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JUNGER Ernst

JUNGER Ernst

Ernst Jünger (1895-1998) est un écrivain allemand.
En tant que contemporain et témoin de l'histoire européenne du XXE siècle, Jünger a participé aux deux guerres mondiales dans les troupes de choc au cours de la première et sous l'uniforme de la Wehrmacht comme officier d'occupation à Paris pendant la seconde. Figure intellectuelle majeure de la révolution conservatrice à l'époque de Weimar, il est devenu célèbre après la publication dans Orages d'acier (1920) de ses souvenirs de la Première Guerre mondiale. Après ce premier livre, et jusqu'à la fin de sa vie à plus de cent ans, il a publié des récits et de nombreux essais ainsi qu'un journal des années 1939-1948 puis 1965-1996. Parmi ses récits, Sur les falaises de marbre (1939), est un des plus connus. Francophile et francophone, Ernst Jünger a vu son œuvre intégralement traduite en français et « il fait partie, avec Günter Grass et Heinrich Böll, des auteurs allemands les plus traduits en France ». Figure publique très controversée à partir de l'après-guerre dans son pays, il a reçu le Prix Goethe en 1982 pour l'ensemble de son œuvre.

Jeunesse & Première Guerre mondiale sous les « Orages d'acier »
Ernst Jünger est l'aîné d'une famille de cinq enfants parmi lesquels son frère, Friedrich Georg, devient un de ses compagnons privilégiés. Leur père devient chimiste et pharmacien après avoir été l'assistant de Viktor Meyer à l'Université. Ernst se révèle assez vite rétif à la discipline scolaire. À l'âge de seize ans il rejoint le groupe de jeunesse Wandervogel (« les oiseaux migrateurs ») puis fugue à l'âge de dix-sept ans pour s'engager dans la Légion étrangère française. Il revient sur cette aventure vingt ans après dans le roman autobiographique Jeux africains publié en 1936.
Il se porte volontaire dès que l’empereur Guillaume II ordonne la mobilisation en août 1914. Il participe, comme de nombreux autres compatriotes, avec ardeur et enthousiasme à la Première Guerre mondiale. Promu sous-officier puis officier (lieutenant), il est blessé quatorze fois et reçoit, quelques semaines avant la fin de la guerre, la plus haute décoration allemande, la croix « Pour le Mérite».
Il raconte après guerre son expérience de la guerre des tranchées, comme simple soldat d'abord, puis comme officier des troupes de choc, ancêtres de commandos, dans le livre Orages d'acier publié à compte d'auteur en 1920 sur les conseils de son père. Il y décrit notamment les horreurs vécues, mais aussi la fascination que l'expérience du feu a exercé sur lui. Ce livre connut un grand succès auprès du public et reste aujourd'hui encore son livre le plus lu.
En 1922, il écrit Le combat comme expérience intérieure (Der Kampf als inneres Erlebnis), à la fois roman et essai, où figurent, outre ses souvenirs de la Grande Guerre et l'effet sur l'âme des soldats de conditions de vie extrêmes dans les tranchées, ses premières réflexions philosophiques et politiques sur la bravoure et le pacifisme.
Jünger nourrit de son expérience de la guerre et du combat son analyse historique et politique de la situation allemande après la défaite. Il s'inscrit dans la « Kriegsideologie » qui anime de nombreux intellectuels au temps de la République de Weimar. Massimiliano Guareschi et Maurizio Guerri analysent ainsi les réflexions de Jünger : « le fait qu'[il] parle d’"armée du travail absolu" n’est pas un hasard. C’est seulement en se transformant en masse qui agit selon les lois du travail, c’est-à-dire en "chair disciplinée et uniformisée", que la masse bourgeoise assume la disponibilité de ne plus s’ordonner selon un système stable, mais de fonctionner selon un processus de déploiement de la force, de travailler en conformité avec les lois de la mobilité et du risque, de telle sorte que la guerre n’a plus d’espace limité dans l’ordre de l’État, mais occupe de façon illimitée le corps du simple individu et de la collectivité : la structure du travail est la structure de la guerre.".
Entre-deux-guerres : nationalisme et révolution
Après la défaite et sa démobilisation, il travaille un temps pour le ministère de la Reichswehr à Hanovre. Il collabore à la rédaction de manuels destinés aux troupes d'infanterie. Le 31 août 1923, il quitte l'armée et entame des études de sciences naturelles et d'entomologie à Leipzig. Il suit également des cours de philosophie auprès de Hans Driesch et Felix Krüger, et lit abondamment, notamment Nietzsche et Spengler. Il effectue plusieurs voyages d'étude de la zoologie à Naples dont un de février à avril 1925. Il quitte l'Université le 26 mai 1926. Il s'installe à son compte comme écrivain et journaliste politique. Il écrit alors dans diverses publications nationalistes « une bonne centaine d'articles en un lustre », celles des ligues d'anciens combattants notamment, et fréquente les cercles nationaux révolutionnaires, constitutifs d'un mouvement de pensée appelé la Révolution conservatrice sous la République de Weimar. Il fréquente aussi bien Otto Strasser qu'Erich Mühsam et devient proche d'Ernst Niekisch, principal idéologue allemand du National-bolchévisme. Il devient une figure dans le milieu intellectuel nationaliste. Il publie en 1930 l'essai historico-politique intitulé La Mobilisation totale, et, en 1932, Le Travailleur, « couronnement des réflexions politiques de l'auteur » selon Louis Dupeux. Dans ces deux publications le néo-nationalisme de Jünger s'exprime largement, dans une célébration de l'État, de la technique, comme force mobilisatrice, et du vitalisme. Walter Benjamin, très critique à l'égard de ses prises de position, voit en Jünger « le fidèle exécutant fasciste de la guerre des classes ».
Avènement du Troisième Reich et Deuxième Guerre mondiale
Approché par le parti nazi du fait de son passé d'ancien combattant et de ses écrits patriotiques, il refuse toute participation et démissionne même de son club d'anciens du régiment en apprenant l'exclusion des membres juifs. Dès avril 1933 la Gestapo perquisitionne sa maison et il est surveillé en permanence par le régime. Il refuse le 18 novembre de la même année de siéger à l'Académie allemande de littérature où il a été élu le 9 juin. Il quitte Berlin pour Goslar. En 1936, il se retire à la campagne, à Überlingen tout d'abord, puis à Kirchhorst. Il entreprend dans les années qui suivent des voyages plus ou moins lointains (Norvège, Brésil, France, Rhodes).
En 1939 paraît ce que beaucoup de critiques considèrent comme son chef-d'œuvre, Sur les falaises de marbre, un roman allégorique souvent vu comme une dénonciation de la barbarie nazie. Cette allégorie dépasse la simple contestation du totalitarisme triomphant alors en Allemagne. Il s'agit d'une illustration subtile des forces à l'œuvre dans l'établissement d'un régime dictatorial. Le monde intemporel qui y est décrit dépasse le cadre factuel de son époque et fait ressentir l'enfermement intérieur sous le poids du monde extérieur.
Sa vie est alors menacée par cette publication, le Reichsleiter Philipp Bouhler intervient auprès de Hitler, mais Jünger échappe à toute sanction du fait de la sympathie qu'éprouve le Führer pour le héros de la première guerre mondiale (titulaire de la croix Pour le mérite) et ses récits de guerre.
Jünger est mobilisé le 30 août 1939 dans la Wehrmacht avec le grade de capitaine. Il participe à la campagne de France puis, après la victoire des Allemands, Hans Speidel lui fait intégrer l'état-major parisien. Il dispose d'un bureau à l'hôtel « Majestic ». « Ce poste le met au cœur des intrigues et des tensions qui opposent le commandement militaire aux différentes unités du parti. » Il peut consacrer son temps libre à rédiger son Journal de guerre ainsi que son essai intitulé La Paix qu'il commence à rédiger dès l'automne 1940 et qui anticipe la nécessaire réconciliation des nations et l'indispensable construction européenne.
Son journal, dont le premier volume Jardins et routes sort dès 1942 en allemand et en français, est un mélange d'observations de la nature avec ses fleurs et ses insectes, de comptes rendus de ses fréquentations littéraires dans les salons parisiens, dont celui de Florence Gould, et enfin de remarques d'une lucidité désabusée qui soulignent son retrait dans un monde intérieur : « Paris, 30 juillet 1944. Une ondée me fait passer quelques instants au musée Rodin, que d'habitude je n'aime guère. (…) Les archéologues d'âges futurs retrouveront peut-être ces statues juste sous la couche des tanks et des torpilles aériennes. On se demandera comment de tels objets peuvent être si rapprochés, et on échafaudera des hypothèses subtiles. »
On retrouve également dans ses journaux son horreur de ce qui s'est emparé de l'Allemagne, sa haine de Hitler (qu'il ne désigne que sous le nom de Kniebolo) et de ses partisans (qu'il désigne du nom de lémures) et sa honte devant les étoiles jaunes qu'il croise dans les rues : « Je suis alors pris de dégoût à la vue des uniformes, des épaulettes, des décorations, des armes, choses dont j'ai tant aimé l'éclat. »
Il fait partie de l'entourage de Rommel qui est un des premiers lecteurs de La Paix. Il ne participe pas au complot (« Opération Walkyrie ») contre Hitler du 20 juillet 1944, mais est soupçonné à juste titre d'avoir été au courant de l'attentat. « Je ne me consolerai jamais d'avoir brûlé après le 20 juillet le journal que je tenais à cette époque-là » écrit-il le 25 mai 1988. Il est démobilisé et rentre en Allemagne au cours de l'été 1944. Il se retrouve à la tête d'un groupe local du Volkssturm et lors de l'arrivée des troupes anglaises et américaines, il demande à ses hommes de ne pas résister.
Le 29 novembre 1944, son fils âgé de 18 ans meurt d'une balle dans la tête en Italie centrale dans les montagnes de Carrare. « Depuis l'enfance, il s'appliquait à suivre son père. Et voici que du premier coup, il fait mieux que lui, le dépasse infiniment. »
Après-guerre : l'« anarque » centenaire
Après la capitulation, il est interdit de publication pendant quatre années à cause de son refus de se soumettre aux procédures de dénazification des alliés. Dans l'Allemagne de l'après-guerre il devient plus que jamais une figure controversée. La polémique concerne essentiellement sa position d'essayiste et de publiciste dans plusieurs revues nationalistes des années vingt et trente, et l'influence qu'il aurait pu avoir sur l'intelligentsia nazie, notamment avec la publication en 1932 de son essai Le Travailleur.
De 1950 jusqu'à sa mort, il vit dans un petit village de Souabe, Wilflingen, et il voyage à travers le monde pour assouvir sa passion de l'entomologie, passion qui a fait l'objet du livre Chasses subtiles. À Wilflingen, il emménage dans une vaste maison que lui loue un cousin du comte Stauffenberg impliqué dans l'attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler. Maison qu'avait occupé quelques années plus tôt Pierre Laval alors que le gouvernement de Vichy en exil s'était replié à Sigmaringen. Comme le remarque Elliot Neaman : « Que Jünger ait élu domicile dans la maison du grand forestier où le principal collaborateur français Laval avait vécu est un exemple des nombreuses interactions ironiques entre la vie et la littérature générées par la guerre. Que le fils de Jünger ait été tué dans les carrières de marbre de Carrare en est une autre. »
Lui qui avait été jusqu'en 1933 une figure de la droite nationaliste défend après 1945 un individualisme anarchisant, radicalement hostile à l'État-Léviathan, avec ses essais Passage sur la ligne (1950) et Traité du rebelle (1951), puis son roman Eumeswill (1977). Dans ce roman, Jünger forge la figure de l'« anarque », qui prolonge celle du « rebelle » (« Waldgänger ») décrite deux décennies plus tôt. Comme l'explique Patrick Louis : « L'Anarque a renoncé au combat, il a choisi l'émigration intérieure. Il se replie sur lui-même [...] Son souci est son intimité, et parce qu'il ne s'engage pas, il pense préserver son intégrité. » Jünger a été en la matière influencé par la pensée de Max Stirner.
L'œuvre de Jünger semble devoir être considérée sous l'éclairage des expériences vécues par l'homme dans sa vie intime. Il est en particulier un des rares écrivains à avoir consacré une œuvre à l'ivresse au sens large, celle donnée par les drogues les plus diverses (Ether, haschich, opium, cocaïne, LSD...) et les boissons traditionnelles (bière, vin, thé). L'auteur entend le mot ivresse au sens de modification de la perception des sens et du rapport au temps. Son expérience personnelle de ces substances est relatée dans l'essai Approches, drogues et ivresses (1970) qui n'est pas sans rappeler Du vin et du haschisch de Charles Baudelaire ou surtout Les portes de la perception d'Aldous Huxley.
En 1982, l'attribution à Jünger du prix Goethe déclenche de violentes protestations en Allemagne et une polémique nourrie pendant plusieurs mois. Ces protestation émanent en majorité de la gauche en général et des Verts en particulier. Ces voix – qui se font entendre jusque devant les marches de l'Église Saint-Paul de Francfort où a lieu la cérémonie de remise du prix le 28 août – n'acceptent pas que le prix allemand le plus prestigieux soit remis à une personne qui incarne à leurs yeux un passé militariste et anti-démocratique. Mais, contrastant avec cette manifestation nationale de rejet, son centième anniversaire, en 1995, est l'occasion de plusieurs célébrations officielles et il est invité à déjeuner au Palais de l'Élysée par le président François Mitterrand qui éprouve une grande admiration pour lui. Il s'est également lié après guerre avec l'un des plus grands écrivains de langue française, Julien Gracq, qui a souvent exprimé l'admiration qu'il éprouve pour l'œuvre de Jünger et notamment pour Sur les falaises de marbre. Il est le deuxième grand écrivain européen à devenir centenaire après le français Fontenelle au XVIIIe siècle.
Le 26 septembre 1996, il se convertit au catholicisme. Après avoir été actif jusque dans les derniers jours de sa vie, il meurt dans son sommeil à l'aube du 17 février 1998 à l'hôpital de Riedlingen.

Œuvre
De son vivant ont été publiées successivement deux éditions générales de ses œuvres. La première en dix volumes de 1960 à 1965 chez Ernst Klett (titre original : Gesammelte Werke). La seconde en dix-huit volumes de 1978 à 1983 chez Klett-Cotta (titre original : Sämtliche Werke). Il ne s'agit pas d'œuvres véritablement « complètes » dans la mesure où aucun de ses nombreux articles politiques publiés dans des journaux entre 1920 et 1933 n'y figurent. Ils ont fait l'objet d'une édition en 2002 par S. O. Berggötz sous le titre Politische Publizistik chez Klett-Cotta. Ses « journaux de guerre » en deux tomes, tome I (1914-1918) et tome II (1939-1948), ont été publiés en février 2008 dans la collection Bibliothèque de la Pléiade.
Récits et romans

Orages d'acier (In Stahlgewittern - 1920)
Le Combat comme expérience intérieure (Der Kampf als inneres Erlebnis - 1922)
Lieutenant Sturm (Sturm -1923)
Feu et sang - Bref épisode d'une grande bataille (Feuer und Blut. Ein kleiner Ausshmitt aus einer grossen Schlacht -1925)
Le Cœur aventureux (Das abenteuerliche Herz - 1929)
Jeux africains (Afrikanische Spiele - 1936)
Sur les falaises de marbre (Auf den Marmorklippen - 1939)
Héliopolis (Heliopolis - 1949)
Visite à Godenholm (Besuch auf Godenholm - 1952)
Abeilles de verre (Gläserne Bienen - 1957)
San Pietro (1957)
Serpentara (1957)
Le Lance-pierres (Die Zwille - 1973)
Eumeswil (Eumeswil - 1977)
Le Problème d'Aladin (Aladins Problem - 1983)
Trois chemins d'écolier - Tardive vengeance (Sp. R. - Drei Schulwege - 2003) — posthume
Essais
Le Travailleur (Der Arbeiter - 1931)
La Paix (Der Friede - 1946)
Le traité du Rebelle ou le recours aux forêts (Der Waldgänger - 1951)
Le Noeud Gordien (Der Gordische Knoten - 1953)
Traité du Sablier (Das Sanduhrbuch - 1954)
Mantrana (Mantrana, Einladung zu einem Spiel - 1958)
Le Mur du temps (An der Zeitmauer - 1959)
L'État universel (Der Weltstaat - 1960)
Chasses subtiles (Subtile Jagden - 1967)
Approches, drogues et ivresse (Annäherungen, Drogen und Rausch - 1970)
L'Auteur et l'Écriture (Autor und Autorschaft - 1982)
Les ciseaux (Die Schere - 1990)

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