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Trois dollars (Elliot Perlman)

Trois dollars (Elliot Perlman)

Les morceaux choisis

(…) Les sentences définitives (…) Un métier au nom composé, ingénieur chimiste (…) C'est par Amanda que j'ai appris pour la première fois la précarité des choses et l'arrogance de certains souvenirs, l'attention disproportionnée qu'ils exigent de nous.
(…) Les étés de l'enfance valent mieux toujours mieux que les étés de l'âge adulte. J'ai entendu toute une gamme d'explications à ce phénomène : la mémoire améliore le passé par sélection naturelle, c'est là l'origine de cette espèce d'illusion; ou bien : l'été, les enfants n'ont rien à faire d'urgent ni d'obligatoire, et c'est pourquoi chaque brûlante journée ressemble à une année entière dont chaque jour serait aussi long que libre; enfin : les effets récemment étudiés d'El Niño agissent insidieusement sur les étés des adultes pour les en déposséder au profit d'autres êtres humains logés ailleurs sur la planète.
(…) Il sentait tellement la bière que, par la suite, la bière aurait toujours un peu son odeur.
(…) Quand il a dit ça, sa voix s'est imprégnée d'une solennité qui, selon moi, n'expliquait rien.
(…) Sous le réverbère, deux chiens étaient occupés à ne rien faire.

L'économie politique est morte
(…) J'ai appris que la barbe naissante au visage d'un homme pouvait donner la mesure de son changement de situation, et que ce changement pouvait être si grand que l'homme lui-même finissait par ne plus se reconnaître.
(…) "Tu vois, si tu … si l'un de nous deux passe sa vie derrière un bureau, loin de la porte et avec une chaise en face de lui, à attendre que les clients viennent le dénicher, viennent dénicher sa supposée compétence, ça va agir sur nous. Rien que ça, ça va nous transformer. (…) " Il y aura en nous une espèce de droiture vertueuse un peu coincée. Nous serons incapables de tolérer le moindre désaccord. Nous aurons toujours besoin d'avoir raison.
(…) au sens nietzschéen de tout ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort
(…) "L'économie était capitaliste, les systèmes juridiques essentiellement libéraux et les Etats soit des républiques, soit des monarchies constitutionnelles. La plupart de ces Etats invoquaient la séparation des pouvoirs entre l'exécutif, le législatif et le judiciaire. La science, l'éducation et la prospérité matérielle croissante étant acceptées comme les buts universels des Etats-nations, parfois même leurs colonies.
Il y a eu rechute, il est vrai. La période comprise entre l'éclatement de la Première Guerre mondiale et la fin de la Deuxième en est une. Elle a culminé avec la première lame de fond du fascisme, l'abrogation des libertés civiles fondamentales est finalement les camps de la mort. (…)
Pour peu qu'elle dure suffisamment longtemps, la peur du changement et l'absence de certitudes dans tous les domaines de leur vie, en particulier à l'intersection du champ social et du champ individuel, autrement dit dans leur travail et dans leurs revenus, conduiront les gens à se défier de la raison, et les mettront en quête de boucs émissaires et de solutions simplistes.
On ne débattra plus de la sagesse ou de la justesse d'une décision gouvernementale. Au lieu de cela, l'attention se concentrera sur la force avec laquelle cette décision a été affirmée, sur la certitude apparente, la conviction avec laquelle elle sera appliquée.
Les gens mourront d'envie d'avoir quelqu'un qui chasse l'incertitude. Ils admireront la façon dont le gouvernement élimine toute opposition à sa décision. Il se développera un climat dans lequel les réflexions critique et analytique, deux arts déjà fort peu pratiqués, seront perçus au mieux comme déplacées et, au pis, comme une trahison contre cette certitude pour laquelle ils auront tout laissé. Ce sera la chute de la république de Weimar revisitée."
(…) Un entretien (…) Etais-je sérieux ? (…) Presque jamais (…) Avais-je l'esprit d'équipe ? (…) On, mon Dieu, non (…) La distance entre ce que vous rêvez de dire et ce que vous dîtes réellement à un supérieur hiérarchique est proportionnelle au nombre de demandeurs d'emploi.
(…) "La seule vraie répartition, c'est celle des eaux usées. Ecoute, en nous débarrassant de toute mesure protectionniste, nous déplaçons la production hors de nos frontières, nous accroissons notre dette extérieure et nous exportons des emplois. Les gens qui obtiennent ces emplois sont des femmes et des enfants qui travaillent jusqu'à quatre heures du matin pour le centième du salaire dont nos nouveaux chômeurs permanents conservent un souvenir aussi lointain qu'attendri. Leurs employeurs s'enrichissent certainement, mais ces travailleurs étrangers, eux, restent d'une pauvreté abjecte. Et les chômeurs sont de plus en plus nombreux, de plus en plus vulnérables, le système de santé et de protection sociale est menacé, sans parler de la privatisation des services publics. Chaque fois qu'un retraité lève le petit doigt, un type du parti qui promettait les plus grosses baisses d'impôts fait du profit. Pendant ce temps, les salaires réels chutent car il existe à présent une réserve de chômeurs prêts à tout pour obtenir les emplois de ceux qui oseraient demander une augmentation destinée à rattraper la hausse du coût de la vie. Plus personne n'a d'illusions. Tout le monde a peur. Dans le fond de leur cœur, ils savent tous que le gouvernement les hait."
(…) Vous avez le droit d'être incapable mais pas d'être indigent.
(…) Qu'est-ce qu'il y a dans l'écoulement du temps qui rend le présent pire que le passé ? (…) C'est une loi du monde physique : toute chose tend de l'ordre vers le désordre. On appelle ça la seconde loi de la thermodynamique.
(…) Notre perception du nombre d'individus nous précédant dans une file d'attente est inversement proportionnel au nombre de ceux qui nous suivent.
(…) Je suis arrivé à Flagstaff Station en avance. Le train était à l'heure. Ils se sont tous rués vers les escalators comme si le train était en retard et comme si la moindre perspective de retard les terrorisait. Si tel était le cas, pourquoi n'attrapaient-ils pas le train précédent ?
(…) En Europe, entre 1980 et le milieu des années 1990, environ dix millions d'emplois se sont perdus dans l'industrie. Comment en est-on arrivé là sans grave agitation sociale, sans que le sang coule dans la rue ? Sans doute que tous ces gens ont retrouvé des emplois dans les nouvelles industries dont les économistes néoclassiques avaient prédit le développement. Et quand ils n'ont plu trouvé d'offres de carrière dans la PAO ou le marketing, l'univers de la décoration d'intérieur les a accueillis avec sa neutralité de ton et ses postures nonchalantes, les bras croisés. Ils sont devenus décorateurs d'intérieur. Naturellement, les plus brillants parmi eux sont devenus conseils en recrutement.

La vie de couple
(…) Nous n'échangions plus de baisers, même en privé. S'embrasser pour se dire bonjour, c'était bourgeois. S'embrasser pour se dire au revoir, c'était sentimental. S'embrasser en faisant l'amour, c'était une perte de temps et cela aurait exigé, en plus, de faire l'amour. Je me demandais si elle avait remarqué ces menus détails.
(…) Vivre avec un partenaire est plus lourd de conséquences qu'on ne croit si on n'a jamais essayé. Auparavant, lorsque j'y réfléchissais, donc pas souvent, j'estimais que les problèmes devaient se résoudre par la négociation et l'adaptation. Certains d'entre nous appuient sur le milieu du tube de dentifrice, d'autres sur la bas. Si on s'aime vraiment, pourquoi serait-il impossible de se retrouver à mi-chemin ? (…) Ce raisonnement est d'une naïveté à couper le souffle. Car le malentendu est de dimension astronomique. Il commence le soir, après le dîner, alors que d'infimes particules de nourriture entament le lent processus qui fera de notre haleine un motif de mésentente radicale. Au matin, chaque mot que vous prononcerez, chaque baiser que vous donnerez ne pourra être que putride.
(…) J'étais en colère contre elle, Eddie. Son existence me faisait souffrir. Je ne voulais même pas la regarder.
(…) "Nous sommes confrontés à un problème de confiance. Je ne suis pas certain que la question se limite à ce qu'il sait ou à ce qu'il ne sait pas."
(…) "Eddie, pourquoi souris-tu comme un chat qui lappe de la crème ? En vrai, les chats, ça ne sourit pas."
(…) C'était un dialogue de sourds. Nous incarnions le stéréotype du couple stressé.
(…) Pensait-elle à moi qui pensait à ses pensées ? Lorsqu'on a aimé ses parents, lorsqu'on a pu parler avec eux, ce qu'on demande réellement à la vie, c'est quelqu'un à qui parler une fois que nos parents sont morts. C'est le but inexprimable que vous avez au fond de la tête quand vous choisissez un partenaire, tout au moins celui de votre premier mariage.

Enfants
(…) "Moi, je peux croire en Dieu ?" "Tu peux, pendant un moment, mais ça deviendra peut-être trop compliqué et tu seras obligée d'arrêter de croire. Si ce la arrive, tout ira bien parce que papa et moi nous serons là. Et si cela n'arrive pas, si ça ne devient pas trop compliqué et que tu ne t'arrêtes pas de croire, tout ira bien aussi."
(…) Service des urgences entre cinq et six heures du matin. Aube et cauchemar y passent un accord tacite.
(…) "Oh! Mon Dieu, Eddie. J'ai vu tout ça arriver dans la vie d'autres gens."

Veillée funèbre
(…) Pendant les journées qui entourent la mort d'un proche souffrant d'une longue maladie, les familiers et les intimes venus en pèlerinage sur les lieux de l'agonie cèdent parfois au rire et à l'épuisement, avant que la gravité de la situation les rappelle à l'ordre.

La dépression
(…) Elle n'avait d'énergie que pour se haïr.
(…) Et que faire si l'on a placé sa foi en quelqu'un dont la souffrance est au-delà de toute compréhension ? Au bout du compte, on sera l'individu le plus seul de la Terre.

© Editions Robert Laffont, S.A., Paris, 2006

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