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Dans la main du diable (Anne-Marie Garat)

Dans la main du diable (Anne-Marie Garat)

Les morceaux choisis

Endre est mort
(…) Elle concevait des plans : la nuit, tout est possible.
(…) Elle à qui la foi, chevillée au corps, à l'âme, inspirait les stratagèmes dérisoires, les ruses séculaires qui nient la douleur, pour transmettre à l'enfançon éperdu de souffrance et d'abandon la promesse de temps meilleurs, le droit et le désir de son existence, ce don d'amour sans contrepartie.
(…) Comme les choses arrivent soudainement, quand vous n'attendez plus rien. Comme est clément le hasard de l'existence, parfois.
(…) Ainsi, la perte d'un être, son manque physique n'est-il souvent ressenti qu'avec retard. Longtemps les gestes peuvent s'exercer dans le vide, les pensées s'adresser au silence, avant de rencontrer la réalité de l'absence. Alors le défaut du disparu emplit cet espace vacant, il s'incarne de nouveau, soudain présent, matériel, obsédant.
(…) Elle voulut y voir un signe, s'engagea en courant vers le trottoir opposé, comme si hâter son allure était se jeter déjà dans l'action.
(…) Renée fut prise d'une rage froide, qui était sa manière ordinaire de manifester son inquiétude.
(…) L'espèce maudite des jouisseurs sans ambition.

Sophie
(…) Les jours suivants, Gabrielle repensa à cet entretien avec le sentiment d'un terrible gâchis. Sophie avait été une de ces jeunes filles de bonnes familles, un pur produit du redoutable système social auquel Gabrielle, par les accidents de son histoire, avait échappé. Son front pur, ses yeux confiants, sa bouche candide, tout en elle évoquait les créatures élevées en serre et condamnées au mirifique mariage, ce mirage dont toute leur jeunesse avait été bercée, et qui se réveillaient dans la désillusion, partagées entre résignation et désespoir.
(…) Rien ne sert de s'affoler, décréta Mme Victor, quand on ne sait même pas de quoi. Et servons-nous de notre courage avant qu'il nous manque.
(…) Elles avaient d'abord parlé de l'enfance de Sophie; et tout naturellement à ce temps de l'imparfait qui indécide l'histoire, comme pour empêcher le malheur, suspendre sa menace, tant invoquer les absents sert à les retenir au monde des vivants autant qu'à les projeter dans une mémoire hors du temps, qui conjure la mort.
(…) Allons, Gabrielle, ne soyez pas triste ! Voyez comme moi, qui suis tant à plaindre, j'ai de gaieté et de volonté. Je les supporte tous. Mes belles-sœurs, des poisons; de pauvres poisons, empoisonnées d'elles-mêmes. Charles, pauvre garçon, encombré de sa personne encombrante; un homme ordinaire comme en produisent notre société, notre temps, nos parents et nos lâchetés. Comment lui jeter la pierre ? Ces petits que j'ai faits sans les vouloir seront-ils meilleurs ? Que nous manquons d'amour … D'audace, de force et de cruauté. Oui, de cruauté. Il faut être cruel avec soi, avec les autres, pour arracher un peu de notre vieille peau. Gabrielle, pour ne pas pourrir comme un vieux fruit, je ferai quelque jour une chose insensée … (…) Au moins les hommes ont-ils ce prétexte du service militaire pour échapper à leurs parents. Nous n'en avons pas, nous autres …

Fragilité de l'Europe
(…) Avec la paix conclue à Bucarest et à Constantinople, la diplomatie retrouvait ses droits, malgré la plaie ouverte de la question d'Albanie, et des îles, de l'entente austro-russe si fragile, de la rivalité entre Rome et Vienne, avec Berlin pour médiateur, de la France qui courait le risque de contrarier la Russie par un zèle trop intempestif en faveur de la Grèce …
(…) La loi militaire de Barthou vient à point, le vote de la Chambre a pris deux mois de débats, mais voilà au moins une victoire patriotique, que ces trois ans de service !
(…) On parlait du zeppelin allemand, abîmé en mer du Nord, des expositions d'automne, dans les grands magasins, de la loi Caillaux, qui instituait l'impôt sur le revenu.
(…) Sait-on de quoi sera fait 1914, pour s'en réjouir tant à l'avance ? Vous avez des raisons de crier victoire, vous ? La vie est-elle donc si plaisante, cette nuit plus qu'une autre ?
(…) Il était bien ancré dans l'esprit paysan que si le beau principe de l'impôt du sang égal à tous, l'égalitarisme de la conscription universelle, avait mis fin au système ancien du tirage au sort et des bons numéros rachetés aux pauvres, aussi bien aux méchantes affaires du boulangisme, qui avait failli mener au coup d'Etat, le service obligatoire prenait leur pain aux travailleurs de la terre, encasernait toute sa jeunesse, pour des années, sans contrepartie.
(…) Nos forces coloniales pratiquent partout ce genre d'exactions, sans faire frémir quiconque. Au contraire, Pierre ! Il est excellent de soumettre par tous les moyens les peuples primitifs, rebelles à notre grande civilisation pacificatrice …
(…) Ce qui s'effondre des derniers murs laisse à la ruine une certaine beauté, une perfection dans l'ordre du ravage.
(…) On avait interné Camille Claudel, l'an dernier.
(…) Je ne suis pas idéaliste. Très réaliste, au contraire. Savez-vous ce qu'est la misère ? Les enfants des faubourgs, malgré la loi au travail dès cinq ans, qui meurent d'anémie; les femmes qui gagnent quarante sous par jour, les vieillards jetés à la voirie. Tous loqueteux, ventre creux, va-nu-pieds, exploités, alcoolisés et floués, assassinés à l'engraissage du capital. Ma mère a quarante ans, elle en paraît soixante. Elle trime dix à douze heures par jour … Je suis très raisonnable, mademoiselle Dora.
(…) On y rapportait la situation politique, après le résultat des élections législatives. Grand vainqueur, le parti socialiste, avec cent quarante sièges ! Mais les radicaux se divisaient sur la loi des trois ans; son abrogation défendue par la SFIO et Caillaux, malin, réélu à Mamers, et par Jaurès; contre son maintien voulu par la fédération des gauches, derrière la droite, ceux-là hostiles à l'adoption définitive de l'impôt sur le revenu, que voulaient les autres !
(…) Soigné et spartiate, un peu curé, quoique juif. Il ne s'en cachait pas, se disait athée, mais s'inquiétait de sa famille, à être française et patriote, en oubliât la prudence. On voyait des pogroms partout en Europe, en Russie, en Ukraine … L'antisémitisme chronique, dans tous les milieux, envenimé depuis l'affaire Dreyfus. Il lui avait fallu son séjour aux Etats-Unis pour s'en rendre compte, ouvrir les yeux au retour. Alors Lewenthal et lui avaient parlé de la société américaine, son melting-pot inouï d'hommes, de valeurs, de cultures, la foule des migrants débarquant à Ellis Island, sitôt citoyens que sortis de la quarantaine. (…) apport de sang neuf au Nouveau Monde : un peuple de pauvres bâtissant la Babel des temps modernes.
(…) La période est sensible, vous le savez. Nous sortons de la loi de Séparation qui a secoué l'armée. Des officiers catholiques ont démissionné, et tout ce qui a satisfait la gauche depuis, la loi des deux ans, aujourd'hui révisée, a rendu susceptible un pan important de la hiérarchie. Sans parler de la réhabilitation de dreyfus. Le jugement de Rennes cassé sans renvoi, et sa Légion d'honneur, restituée; sa promotion au grade de chef d'escadron. Mais plus encore, tout ce que démontre votre histoire, c'est la survivance, au sein de l'armée, de pratiques dont elle a longtemps fait sa prérogative. Pour assainir les rangs après l'affaire Dreyfus, je vous rappelle que le général André a voulu la républicanisation : purger les rangs des conservateurs qui étaient à son origine, et démocratiser le corps des officiers. La plus importante mesure de sanction a été le transfert des attributions du Service des renseignements de l'armée à la Sûreté générale. Au ministère de l'Intérieur. Confiscation punitive jamais digérée.
(…) Je ne sais si demain je serai encore votre interlocuteur. D'un jour à l'autre, le Conseil sera dissous. Mon successeur aura cependant acte de notre échange d'aujourd'hui, devant témoins. Il sera peut-être moins … diplomate que moi, osa-t-il avertir. (…) Nous savons vous et moi qu'il ne s'agit pas des hommes, amis de la fonction qu'ils occupent. Et de l'idée qu'ils s'en font.
(…) Nos sociétés sont hantées par l'idée de l'assainissement, après des siècles de ravages pathologiques qui ont laissé tant de traces dans la conscience collective … Les grandes pestes, les choléras, les infections puerpérales, les maladies vénériennes …
(…) Quelle confusion ! L'assassinat de l'archiduc à Sarajevo ne prend pas plus de place qu'un fait divers !
(…) Demain, le réveil sera terrible (…) Les alliés allemands de l'Autriche ne laisseront pas la Serbie s'en sortir avec des excuses. D'autant qu'elle ne s'excuse pas ! L'Autriche voit dans cet étudiant bosniaque le bras armé de la Serbie … L'accusation ne semble alarmer personne … C'est pourtant le casus belli pour se débarrasser du danger que représente la Serbie sur le flanc est de l'Allemagne, et avec elle, de tout le panslavisme …

Pierre
(…) Il avait une manière à lui d'abréger ses gestes, de retenir ses mouvements, qui pouvait passer pour de la brusquerie, et le gardait de toute familiarité.
(…) Vous ferez bien, sans doute. Cependant, dit-elle vivement, avec l'intention de le blesser, vous pouvez bien partir : ici ou ailleurs, on ne se quitte guère soi-même. On s'emporte avec les bagages, quel que soit le voyage.
(…) Sans doute au-je été porté vers ce voyageur pour fuir leur triste compagnie, par l'ennui, le grand désoeuvrement du voyage au long cours, ces semaines de traversée qui vous jettent, dès que perdu de vue le port, dans la solitude des mers, la monotonie des jours et des nuits, dans l'épreuve du face à face avec soi, que seuls les vrais marins supportent …
(…) Pierre Galay interrompit son récit, submergé par une si forte émotion que des larmes brouillaient sa vue, qu'il ravala en silence.
(…) C'étaient des paroles extravagantes, qui dépassaient en absurdité tout ce que j'avais pu entendre. Je crois que moi-même, après ce que j'avais vécu, ces dernières semaines, affamé et affaibli par ma maladie, je n'en mesurais pas toute la folie. Au contraire, transporté par une sorte d'ivresse, d'empathie fervente, j'approuvais ces paroles démentes … Je consentais, comprenez-vous ? (…) tant le passé n'est pas ce qui a disparu, mais ce qui nous appartient. (…) Ton histoire nous mène où elle veut, dit-il lentement. Elle est terrible à voir, mais il y a des petites places désertes et des seconds couteaux, que tu ne m'as pas décrits, et des liaisons qui manquent, des coordinations qui t'appartiennent, avec lesquelles tu mènes rondement l'affaire dans ta tête, mais moi je suis comme devant un paysage à moitié caché par le rideau, ou si tu veux, comme cette vue de ma fenêtre, embrouillée par la pluie. Ce que j'en sais me suffit pourtant pour comprendre l'attentat de l'homme de Châlons, la grenade qu'il vient de dégoupiller dans ton esprit. Et avec un engin pareil, on se demande si on a le temps de le poser quelque part avant qu'il ne saute. Posons-le quand même, mon ami. (…) Vois donc, Pierre, la puissance créatrice et le génie inventif de notre race ! Tu pars au bout du monde tester des vaccins pour sauver l'espèce, et tu tombes sur des criminels qui rêvent de massacre, d'extermination. Entre toi et eux, il s'en faut d'une feuille de papier. Ou d'une conscience, c'est aussi mince. Est-ce à toi, à moi, de décider si la science doit être assignée au progrès matériel, social, voire moral, ou à la puissance nationale ?
(…) Il était en rase campagne, sans plus aucun abri, ni fortin de mauvaise mémoire.
(…) Persistait un ressentiment, un malaise, une douleur sourde et lancinante qui montait et descendait, tel un ludion dans sa poitrine.
(…) Il disait cela sur un ton de reproche et très en colère, avec la brusquerie des gens qui voient leur peur s'éloigner et prennent après coup revanche sur elle.
(…) Pourquoi m'a-t-il fasciné ? Comment a-t-il tenté en moi le pacte de ces amitiés qu'on ne délibère pas. Qui se font dans l'adhésion de l'instant, comme si tout ce que nous sommes ne suffisait pas. N'attendait que cette grâce de reconnaître en l'autre la part de soi inconnue …
(…) Je n'étais pas de taille parce que je ne suis pas forgé aux épreuves de la réalité. Il faut quitter parfois le petit espace provincial où l'on mène sa vie, à l'abri des Léviathans, pour apprendre que de tous les outils inventés par l'homme, le seul sur lequel il puisse compter c'est lui-même; l'outil le plus fragile, le plus vite déréglé, le plus improbable des outils et cependant le seul qui serve de compas à sa vérité.
(…) En homme qui n'a que d'inavouables motifs de se fâcher, il se grisait, moins de son ressentiment que de le contenir, alors il lui fallait tout de suite un sujet de querelle, davantage pour se faire du mal qu'à elle, et s'éprouver dans cette punition, parce que la torture qu'elle lui causait était dépassée par la curiosité d'en connaître les causes. Par une inspiration subite, qui éteignit sa colère, il se résolut à courir à l'abîme avant elle.
(…) Nous ne valons que de transmettre.
(…) Projet de Venise. Ni un calcul, ni un stratagème; mais le cadeau béni du concours des circonstances. Cette fabuleuse combinaison des hasards et des nécessités, générales et privées, dont la rencontre apparemment fortuite éblouit par sa perfection. Plus encore, quand on lui découvre sa logique, l'impensable synthèse des intérêts et des désirs qu'on s'épuise tant à provoquer, parfois, en vain le plus souvent, et qui s'agence hors de nous, en nous, pour s'accomplir au moment qu'il faut.
(…) Le passé n'informe pas l'avenir, il le transforme. Il ne l'annonce pas, il le préfigure, et comme nous sommes faibles pour lire ses leçons !
(…) A quoi sert toute une vie, l'expérience qu'un être humain en fait, si elle ne se vitalise pas, et ne se légitime, dans la transmission ?

Gabrielle
(…) Il faut être si fort, si généreux pour éprouver et comprendre, pour entrer dans les vues d'un autre sans se sentir soi-même entamé.
(…) Puisqu'en cette journée rien ne se passait comme d'habitude, Gabrielle voulut se joindre à ce qui lui semblait une partie de plaisir, et proposa d'aider à épingler le linge en leur compagnie. Mais elles protestèrent farouchement, comme si participer à une activité de ménage eût été une lubie de sa part. Ce geste déplacé froissait leur sens de l'ordre et des hiérarchies, peut-être même y avait-il quelque chose d'insultant à prendre pour jeu leur travail.
(…) Mais ce qui se donne ne se choisit pas, et elle accepta de ne pas choisir.
(…) Son besoin d'action et de mouvement lui dictait d'échapper au train-train domestique des deux femmes, qui trompaient la longueur des heures par des lenteurs calculées.
(…) Il n'y a pire aliénation que dans la charité. (…) Pour tenir, jusqu'à l'avènement de votre grand soir, les prolétaires ont bien besoin de soupe, et de mie de pain, dit doucement Gabrielle. Cela ne me semble pas incompatible. (…) Il y a une différence entre celle qu'on gagne, et celle qu'on vous donne. (…) Quand on a le ventre plein, c'est facile de faire la distinction.
(…) S'il continue comme ça, songeait Gabrielle, je vais bâiller. S'il m'entretient de mes talents, de ma pédagogie excellente, et de mon piano, je m'endors. Elle ne s'endormait pas, elle se tenait sur ses gardes. On ne va pas voir si la porte est fermée pour tenir des discours de remise des prix. On ne tourne pas autour du pot, si on est content de ce qu'il y a dedans. Elle ne savait où il voulait en venir, mais elle restait conciliante et prudente, les mains rentrées dans ses manches pour en cacher les contusions, ses pieds sagement rentrés sous le fauteuil.
(…) Elle ne désaimait pas qui elle n'avait jamais aimé; elle renonçait à une fiction.
(…) Après les nerfs et les muscles secoués, les boyaux révulsés, il faut un temps énorme pour apprendre quelque chose de soi qui ne soit pas déformé à la loupe de l'instant.
(…) Ces gens devaient être accidents de rencontre, rester des inconnus et ils occupaient sa vie.
(…) C'était en son pouvoir, si elle le voulait assez.
(…) Soyez exigeante avec la vie, elle vous le rendra.

Le Mesnil
(…) Quand, le lendemain vers midi, les voitures s'ébranlèrent enfin, descendirent l'allée sous les cèdres, et disparurent sur la route, il y eut un moment de paix déroutant. Soudain la maison retrouvait son calme, mais les ondes du silence bruissaient encore de la rumeur confuse, du tapage des voix, de l'agitation nombreuse, des allées et venues qui avaient résonné jusqu'au dernier moment.
(…) Elles rirent ensemble en silence, chacune à sa besogne. C'est au milieu de cette scène que tomba le facteur qui, au lieu d'aller à la cuisine, voyant de l'animation par les grandes portes-fenêtres, vira sur le gravier et toqua par le carreau, par civilité pour excuser la façon. Le temps qu'il appuie son vélo au mur et rentre, tournant sa sacoche sur la hanche, Mme Victor tint la porte ouverte et un grand coup d'air glacé s'engouffra dans la salle à manger, qui les fit frissonner.
(…) Au lieu de mettre en garde, de conseiller, menacer, elle consentit. Peut-être parce qu'elle se fiait au temps, à l'occasion, qui guérirait cette jeunesse de son engouement, la déprendrait de son sentiment. Aussi, peut-être, parce que l'urgence donne de l'esprit, aiguise la prudence.
(…) Sainte Justice, gémit-elle, qui lui cassera les reins, à celui-là ?…
(…) Alors Gabrielle songeait que certaines qualités jugées pour rustiques et basses, d'observation servile et de plasticité, sont aussi bien celles que le grand monde reconnaît pour l'excellence du maintien, qui permettent de s'accorder sans erreur aux règles subtiles d'un milieu qu'on ignore, d'en observer les rituels sans faille, si bien que le sauvage qui singe son modèle l'est moins que lui, qui dicte sa loi.

La famille Galay
(…) Gabrielle, qui se tenait modestement à l'écart, au bas de l'escalier, les voyait réunis pour la première fois. Elle restait saisie par l'unité de leur apparence, leur aisance de classe effaçant les disparités, l'air de famille et l'éducation uniformisant gestes et intonations, donnant au spectateur de leur réunion une qualité intime, harmonieuse et touchante.
(…) tout ce rouge de vieille noblesse qui rend solennel et un peu triste.
(…) D'ailleurs, la fête improvisée ne dura pas, déjà les invités arrivaient, et l'excitation retomba brusquement, dans la tristesse que laissent les excès de joie ou de plaisir, quand ils ont mis à nu les visages, et les cœurs, et que chacun doit recomposer son personnage.
(…) Elle ironisait en elle-même pour cette fatalité de la descendance tombée de son ventre, que seul réunissait le parental. Elle considérait de loin ses enfants, ces hommes et ces femmes si dissemblables et indifférents à sa vie, à sa passion des affaires.
(…) Blanche chercha son père du regard, cet homme inconnu dont la séduction lui faisait peur, qui habillait sa morgue et son indifférence d'une amabilité de surface, entièrement occupé à son plaisir, des rêves de voyages, vieux célibataire chez qui aucune fibre paternelle n'avait jamais vibré pour les siens.
(…) Ce qui se rapporte aux maîtres doit s'édulcorer, s'ajuster prudemment à ce qu'on sait qu'il attend, et passer sous silence les détails trop inconvenants; de la bouche à l'oreille, la version originale se rabote et se polit pour ce destinataire ombrageux, dont il vaut mieux piquer la curiosité et le laisser sur sa faim, qu'irriter son amour-propre et risquer l'accident diplomatique.
(…) Avec lui, elle communiait dans une indignation que seule consolait la sanction inventée par le commissaire Louvain. Une solution juste, intelligente, d'un esprit subtil, qui réparait l'outrage, réinstituait l'ordre, sans insulter l'avenir. (…) Il n'était pas homme à se laisser rétribuer, et il vaut mieux, parfois, savoir rester le débiteur d'un allié de cette trempe.
(…) Mme Mathilde ouvrait de grands yeux, le regard perdu dans le gilet de M. Bertin, le tableau qui lui faisait face. Son père ne lui avait enseigné que le combat frontal. Il ne lui avait enseigné que la force, la rudesse implacable, la main de fer. Il ne lui avait donné qu'une cuirasse et un casque, pas un équipement moderne. Elle était au bord d'entrevoir qu'un monde basculait, que quelque chose avait tourné de la planète, des étoiles. De sa vie.
(…) Plutôt les signes alarmants d'une déroute générale, l'irréparable dispersion familiale à l'œuvre autour d'elle. (…) Ils lui échappaient tous. Ils glissaient entre ses doigts, plus occupés à la fuir qu'à se dresser contre elle, dans une débandade dont elle ne voyait bien qu'elle n'était pas concertée, qu'elle obéissait à des motifs à chacun particuliers, des intérêts divergent, mais dont la cohérence lui paraissait une loi organique du corps familial lentement disloqué, travaillé par des forces contraires et puissantes : la défaite de son œuvre.
(…) Vous disiez le bonheur introuvable … (…) Sauf le plaisir … Facile à prendre, on le dit ! La friction des corps est accessoire, hygiénique et banale. Les chiens savent ça. C'est plus difficile de jouir vraiment. Très accidentel.
(…) Ils ignorent quelle liberté c'est de n'être pas chargé des uns des autres quand l'espace nous sépare.
(…) Envie comme on donne un gage, comme on teste un ressort, pour le malmener un peu, voir ce que ce jeune homme lisse avait dans le ventre, car la confidence à laquelle on se risque débusque souvent les autres.
(…) Venant d'où elle venait, Mme Mathilde était d'esprit très libéral : les êtres ne valent que pour ce qu'ils font. Le droit d'association est libre. Seul l'intérêt est quantifiable.

© ACTES SUD, 2006
si l'éditeur le demandait, cette rubrique serait immédiatement supprimée

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