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Les bienveillantes (Jonathan Littell)

Les bienveillantes (Jonathan Littell)

Les morceaux choisis

(…) Pour les morts

(…) Longtemps, on rampe sur cette comme une chenille, dans l'attente du papillon splendide et diaphane que l'on porte en soi. Et puis le temps passe, la nymphose ne vient pas, on reste larve, constat affligeant, qu'en faire ?

(…) programme d'extermination des handicapés lourds et des malades mentaux allemands, dit programme "Euthanasie" ou "T-4", mis en place deux ans avant le programme "Solution finale". (…) Interrogée après la guerre, chacune de ces personnes dit : Moi, coupable ?

(…) Les chefs doivent à l'Allemagne le sacrifice de leurs doutes.

(…) Le pouvoir stalinien est de toute manière dominé par les Juifs. Quand les bolcheviques ont occupé la région, ils ont pris la place des pan polonais, mais en maintenant la même configuration, c'est-à-dire en continuant à s'appuyer sur les Juifs pour exploiter la paysannerie ukrainienne. D'où la légitime colère du peuple. (…) C'est bon pour les badauds, ça. Pour nos alliés, pour les Américains peut-être. Mais vous savez aussi bien que moi comment cette juste colère s'organise. (…) Au moins, cela a le mérite d'impliquer la population psychologiquement. Après, ils ne pourront qu'applaudir l'introduction de nos mesures.

(…) Une fois que nous serons arrivés en Ukraine proprement dite nous y trouverons une paysannerie riche. (…) En une douzaine d'années, 25 millions de fermes familiales sont devenues 250 mille exploitations agricoles à grande échelle. La dékoulakisation, d'après moi, et surtout la famine planifiée de 1932, représentaient des tentatives de trouver le point d'équilibre entre l'espace disponible pour l'extraction des ressources comestibles et la population consommatrice.

(…) Je regardai les Juifs : les plus proches de moi paraissaient pâles, mais calmes. Nagel s'approcha et m'apostropha vivement, désignant les Juifs : "C'est nécessaire, vous comprenez ? Dans tout ça, la souffrance humaine ne doit compter pour rien." – "Oui, mais tout de même elle compte pour quelque chose." C'était cela que je ne parvenais pas à saisir : la béance, l'inadéquation absolue entre la facilité avec laquelle on peut tuer et la grande difficulté qu'il doit y avoir à mourir. Pour nous, c'était une autre sale journée de travail; pour eux, la fin de tout.

(…) Des cris émanaient du bois.

(…) Tous ceux qui y participaient y prenaient un plaisir, cela me paraissait évident. Certains, visiblement, jouissaient de l'acte en lui-même, mais ceux-là, on pouvait les considérer comme des malades, et il était juste de les rechercher et de leur confier d'autres tâches, voire de les condamner s'ils outrepassaient la limite. Quant aux autres, que la chose leur répugnât ou les laissât indifférents, ils s'en acquittaient par sens du devoir et de l'obligation, et ainsi tiraient du plaisir de leur dévouement, de leur capacité à mener à bien malgré leur dégoût et leur appréhension une tâche si difficile : "Mais je ne prends aucun plaisir à tuer", disaient-ils souvent, trouvant alors leur plaisir dans leur rigueur et leur vertu.

(…) "Cet ordre provenait directement du Reichsführer-SS et émane, je le souligne pour vous comme lui l'a souligné pour nous, du Führer en personne." En parlant, il tressaillait; entre les phrase, il mâchonnait l'intérieur de ses joues. "Nos actions contre les Juifs devront dorénavant inclure l'ensemble de la population. Il n'y aura pas d'exceptions."

(…) La Wehrmacht n'a pas les ressources pour nourrir des dizaines de milliers d'inutiles femelles juives avec leurs gamins. On ne peut pas les laisser non plus mourir de faim : ce sont des méthodes bolcheviques. Les inclure dans nos actions, avec leurs maris et leurs fils, est en fait la solution la plus humaine au vu des circonstances.

(…) Si nous en laissons survivre certains, ces produits de la sélection naturelle seront à l'origine d'un renouveau encore plus dangereux pour nous que le péril actuel. Les enfants juifs d'aujourd'hui sont les saboteurs, les partisans, les terroristes de demain."

(…) La parole du Führer a force de Loi. Vous devez résister à la tentation d'être humains.

(…) Pour les Russes, comme pour nous, l'homme ne comptait pour rien, la Nation, l'Etat étaient tout, et dans ce sens nous nous renvoyions notre image l'un à l'autre. Les Juifs aussi avaient ce sentiment fort de la communauté, du Volk : ils pleuraient leurs morts, les enterraient s'ils le pouvaient et récitaient le Kaddish; mais tant qu'un seul restait en vie, Israël vivait. C'était sans doute pour ça qu'ils étaient nos ennemis privilégiés, ils nous ressemblaient trop.

(…) Mais il était quand même vital de comprendre en soi-même la nécessité des ordres du Führer : si l'on s'y pliait par simple esprit prussien d'obéissance, par esprit de Knecht, sans les comprendre et sans les accepter, c'est-à-dire sans s'y soumettre, alors on n'était qu'un veau, un esclave et pas un homme. (…) Mais il était possible que cette chose terrible soit aussi une chose nécessaire ; et dans ce cas il fallait se soumettre à cette nécessité.

(…) Je pouvais maintenant distinguer trois tempéraments parmi mes collègues. Il y avait d'abord ceux qui, même s'ils cherchaient à le cacher, tuaient avec volupté; j'ai déjà parlé de ceux-ci, c'étaient des criminels, qui s'étaient découverts grâce à la guerre. Puis il y avait ceux que cela dégoûtait et qui tuaient par devoir, en surmontant leur répugnance, par amour de l'ordre. Enfin, il y avait ceux qui considéraient les Juifs comme des bêtes et les tuaient comme un boucher égorge une vache, besogne joyeuse ou ardue, selon les humeurs ou la disposition. (…) seule comptait la précision du geste, l'efficacité, le rendement.

© 2006, Editions Gallimard
si l'éditeur le demandait, cette rubrique serait immédiatement supprimée

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