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L'attentat (Yasmina Khadra)

L'attentat (Yasmina Khadra)

Les morceaux choisis

(…) Tu souris comme la chance, chérie, dis-je au portrait. Si seulement tu pouvais fermer les yeux de temps en temps.
(…) Mon ami ne sait plus s'il doit me prendre par les épaules ou garder ses mains sur lui.
(…) Quelqu'un me saisit par le coude pour m'empêcher de m'écrouler. L'espace d'une fraction de seconde, l'ensemble de mes repères se volatilise. Je ne sais plus où j'en suis, ne reconnais même plus les murs qui ont abrité ma longue carrière de chirurgien … La main qui me retient m'aide à avancer dans un couloir évanescent. La blancheur de sa lumière me cisaille le cerveau. J'ai l'impression de progresser sur un nuage, que mes pieds s'enfoncent dans le sol. Je débouche sur la morgue comme un supplicié sur l'échafaud. Un médecin veille sur un autel … L'autel est recouvert d'un drap maculé de sang … Sous le drap maculé de sang, on devine des restes humains …
(…) J'ai perdu des patients pendant que je les opérais. On ne sort pas tout à fait indemne de ce genre d'échec. Mais l'épreuve ne s'arrêtait pas à ce niveau; il me fallait en plus annoncer la terrible nouvelle aux proches du défunt qui retenaient leur souffle dans la salle d'attente. Je me souviendrai le restant de mes jours de leur regard angoissé tandis que je sortais du bloc opératoire. C'était un regard intense et lointain à la fois, chargé d'espoir et de peur, toujours le même, immense et profond comme le silence qui l'assistait. A cet instant précis, je perdais confiance en moi. J'avais peur de mes propos, du choc qu'ils allaient provoquer.
(…) Dans le ciel où nulle trace de romance ne subsiste, pas un nuage ne se propose de modérer le zèle éclatant du jour en train de naître. Sa lumière se voudrait Révélation qu'elle ne réchaufferait pas mon âme.
(…) En somme, une croyante récalcitrante …
(…) qu'un ouragan défonce mes fenêtres et m'emporte loin, très loin du doute en train de me dévorer les tripes, de brouiller mes marques et de remplir mon cœur de graves incertitudes …
(…) Je recule pour esquiver sa main. Je ne supporte plus que l'on porte la main sur moi. Pas même pour me réconforter.
(…) je me mets à hurler comme un possédé dans le vacarme assourdissant des flots.
(…) J'ai besoin de retrouver les regards d'avant, de ne pas prendre un silence pour de la gêne ou un sourire pour de la compassion.
(…) Dérisoires indices pour quelqu'un qui ne lésinait pas sur les moyens afin de rendre sa fête à chaque baiser et son orgasme à chaque étreinte
(…)Le vieux Yehuda : J'étais persuadé n'avoir survécu à la Shoah que pour en entretenir le souvenir.
(…) Mes pensées m'acculent, se jouent de mes états d'âme. Elles se nourrissent de ma fragilité, abusent de mon chagrin.
(…) Mon agressivité s'est dissipée au gré des évocations.
(…) Mon grand-père régnait en patriarche sur la tribu. Il avait des terres et pas d'ambition, et ignorait que la longévité ne relevait pas de la fermeté des prises en main mais de la permanente remise en question de ses propres certitudes.
(…) Mon père me disait : "Celui qui te raconte qu'il existe symphonie plus grande que le souffle qui t'anime te ment. Il en veut à ce que tu as de plus beau : la chance de profiter de chaque instant de ta vie. Si tu pars du principe que ton pire ennemi est celui-là même qui tente de semer la haine dans ton cœur, tu auras connu la moitié du bonheur. (…) il n'y a rien, absolument rien au-dessus de ta vie … Et ta vie n'est pas au-dessus de celle des autres."
(…) Je n'ai pas l'intention de me venger ou de démanteler de réseau. Je veux juste comprendre comment la femme de ma vie m'a exclu de la sienne, comment celle que j'aimais comme un fou a été plus sensible au prêche des autres plutôt qu'à mes poèmes.
(…) Par-dessus le muret de la résidence, on peut voir les lumières de Jérusalem, avec ses minarets et le clocher de ses églises qu'écartèle désormais ce rempart sacrilège, misérable et laid, né de l'inconsistance des hommes et de leurs indécrottables vacheries.
(…) On a beau s'attendre au pire, il nous surprendra toujours.
(…) Sur quelle planète vis-tu ? Nous sommes dans un monde qui s'entre-déchire tous les jours que Dieu fait. On passe nos soirées à ramasser nos morts et nos matinées à les enterrer. Notre patrie est violée à tort et à travers, nos enfants ne se souviennent plus de ce que école veut dire, nos filles ne rêvent plus depuis que leurs princes charmants leur préfèrent l'Intifada, nos villes croulent sous les engins chenillés et nos saints patrons ne savent où donner de la tête; et toi, simplement parce que tu es bien au chaud dans ta cage dorée, tu refuses de voir notre enfer. (…) Je ne crois pas aux prophéties qui privilégient le supplice au détriment du bon sens. Je suis venu au monde nu, je le quitterai nu.; ce que je possède ne m'appartient pas. Pas plus que la vie des autres.
(…) Qui rêve trop oublie de vivre.
(…) On apprend véritablement à haïr à partir de l'instant où l'on prend conscience de son impuissance.
(…) Sharon est en train de lire la Torah à l'envers. Il croit préserver Israël de ses ennemis et ne fait que l'enfermer dans un autre ghetto, moins terrifiant certes mais tout aussi injuste …
(…) Tout Juif de Palestine est un peu arabe et aucun Arabe d'Israël ne peut prétendre ne pas être un peu juif.
(…) La plus grande, la plus juste, la plus noble des Causes sur terre est le droit à la vie.
(…) Il te restera toujours tes rêves pour réinventer le monde que l'on t'a confisqué

© Editions Julliard, paris, 2005
si l'éditeur le demandait, cette rubrique serait immédiatement supprimée

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