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A l'heure dite (Michelle Tourneur)

A l'heure dite (Michelle Tourneur)

Les morceaux choisis

(…) A présent ne subsistait plus dans son esprit que l'urgence d'aller s'étendre là-haut sur le grand lit neuf à baldaquin, seule, écartelée, brûlée de l'intérieur, avec le nom de l'acteur polonais fondant comme de la poix chaude sur ce qui restait encore en elle d'un juvénile désir de conquête du monde.
(…) L'âme chinoise est semblable à une eau fluide qui retrouve sa surface et sa quiétude après la tourmente, et monsieur Rong possédait cette fluidité plus que n'importe qui.
(…) Tant d'éclairs jaillis à travers la porte de verre de son restaurant, tant de sourires ne menant à rien, tant de retraits de son âme lui restaient à examiner que monsieur Rong avait décidé de dépenser ses gains commerciaux dans une retraite luxueuse, pour s'offrir enfin le temps de penser.
(…) Après quelques jours de vaines tractations bancaires, il avait convenu que, somme toute, ce dénuement était la plus juste manière d'être lui-même face à l'imprévisible du dernier parcours.
(…) Il s'était félicité d'avoir osé prélever dans les poubelles de la cour une coquille d'huître, l'avait lavée, poncée, lustrée, avait passé à la cire vierge sa surface blanchâtre et vert-de-grisée qui prenait sous les lampes des tons de ciel pluvieux.
(…) Pour le première fois de sa vie, en regard de cette intrusion inattendue qui le bousculait, il sentait la pesanteur de plus d'un demi-siècle de routine dans ce lieu réservé à la solitude, et il constatait les ravages de son désordre dans ce qu'il avait toujours considéré être un refuge bienheureux.
(…) Il avait seulement conseillé à la jeune fille de pleurer tout son saoul et sans retenue, car rien ne soulage plus que les pleurs. Elle s'exécutait docilement en haletant, la tête dans les oreillers.
(…) Il déposa la chemise au pied du lit. A son entrée déjà, le vêtement fraîchement repassé avait répandu dans la pièce son parfum d'épices léger, fondu à celui de la cotonnade réveillée par le séchage en plein vent.
(…) Il s'agissait de la solitude des êtres et de leurs inventions insensées pour y remédier.

© Editions Gallimard, 1997
si l'éditeur le demandait, cette rubrique serait immédiatement supprimée

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