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Il faut qu'on parle de Kevin (Lionel Shriver)

Il faut qu'on parle de Kevin (Lionel Shriver)

Les morceaux choisis

Les autres
(…) Surtout s'ils ne sont pas au courant, et je le sais toujours : les candides ont des accents trop enthousiastes; les initiés commencent par un bégaiement compassé et une voix basse aux relents d'encens. Manifestement, je n'ai pas envie de débiter l'histoire. Pas plus que je ne cours après la commisération d'amies qui ne trouvent pas les mots, et qui comptent donc sur mes aveux complets en guise de conversation.

Le mari
(…) Tu avais de l'ambition – pour ta vie, ton humeur le matin au réveil, pas la réussite matérielle. Comme beaucoup de gens n'ayant pas répondu à une vocation précoce, tu ne t'identifiais pas à ton travail; un métier pouvait remplir ta journée, mais pas ton cœur.

Faire un enfant
(…) Et quand bien même notre gamin aurait des problèmes, ai-je spécifié bêtement, au moins ce ne serait pas les mêmes que ceux qu'on se traîne depuis toujours …
(…) Il y a quelque chose de nihiliste dans le fait de ne pas avoir d'enfants, Franklin. Comme si on n'avait pas foi en l'humanité. Si tout le monde faisait comme nous, l'espèce disparaîtrait en cent ans.
(…) Quant à l'inoffensif "tu manges pour deux, maintenant", il n'est qu'un manière détournée d'exprimer que même votre assiette n'est plus un domaine privé.
(…) toute femme dont les dents se sont cariées, les os fragilisés, la peau détendue connaît le tribut prélevé par un parasite occupant les lieux pendant neuf mois.
(…) Tout le temps où j'ai été enceinte de Kevin, j'ai combattu l'idée de Kevin, la notion que je m'étais moi-même dégradée du statut de conducteur à celui de véhicule, de propriétaire de maison à maison.
(…) Je ne sais pas pourquoi il m'a fallu si longtemps pour comprendre que, pour toi, il coulait de source que notre bébé porterait ton nom, et même pour le prénom nous n'étions pas du même avis.
(…) J'étais prête à laisser la parentalité influencer notre comportement; tu voulais que la parentalité nous dicte notre conduite. Si la distinction peut paraître subtile, c'est le jour et la nuit. (…) Et puisqu'il faut bien un perdant, le plus simple est de s'en tenir à la tradition.
(…) A l'instant précis où il est né, j'ai associé Kevin à mes propres limites – qui n'étaient pas seulement celles de la souffrance, mais celles de la défaite.

Education
(…) Je ne sais pas pourquoi je l'ai menacé de partir, sans que rien n'indique son envie de rester. J'ai ainsi goûté pour la première fois ce qui allait devenir un dilemme chronique : comment punir un gamin opposant une indifférence quasiment zen à tout ce qu'on pouvait lui refuser ?
(…) En apparence, j'étais horrifiée. Mais le cœur de cet instant n'était que félicité. En projetant notre petit garçon n'importe où, mais le plus loin possible, comme Violetta j'avais inconsciemment cédé à l'envie de gratter une démangeaison chronique, torturante.
(…) Pendant six longues années, j'ai tourné sept fois la langue dans ma bouche avant chaque phrase que je prononçais, juste pour être sûre de ne rien proférer d'obscène, de scandaleux, ou de contraire à la politique de la maison. Une vigilance qui avait un prix. Je suis devenue distante, hésitante, empruntée.
(…) La violence ne fait qu'enseigner à un enfant que la force physique est une méthode acceptable pour arriver à ses fins. (…) La vérité crue est que les parents sont comme les gouvernements : nous ne maintenons notre autorité qu'à travers la menace, ouverte ou implicite, du recours à la force physique. Un enfant fait ce que nous disons – pour faire bref – parce que nous avons le pouvoir de lui casser le bras. Or, le plâtre blanc de Kevin est devenu l'emblème flamboyant, non pas de ce que je pouvais, mais de ce que je ne pouvais pas lui faire. En faisant usage de la force pure, je m'en étais dépossédée.
(…) lorsque j'ai franchi le seuil de notre porte avec Célia dans les bras, j'ai éprouvé la sensation enivrante d'avoir rétabli l'équilibre au sein de nos troupes. J'étais loin de me douter que, comme alliée militaire, une petite fille confiante est pire que rien du tout, elle ouvre un flanc.
(…) Quand on est le parent, peu importe l'accident, peu importe qu'on se soit trouvé loin ou pas au moment où il s'est produit, même si de toute façon on n'aurait rien pu faire, on se sent responsable du malheur survenu à un enfant. Nos enfants n'ont que nous, et leur conviction qu'on va les protéger est contagieuse.

Kevin en prison
(…) Il devient assez vieux pour apprécier que la différence entre un perpète, comme on dit dans les séries policières, et le lecteur de journal moyen, c'est que ce dernier peut s'offrir le luxe d'"en avoir marre de cette histoire de merde" et passer librement à autre chose.
(…) Sauf que, pour moi, cette absorption vorace de la faute ne fonctionne jamais. Je ne parviens jamais à ingérer l'histoire complète. Elle me dépasse.
(…) Evidemment, mon incapacité à absorber toute la culpabilité ne signifie pas que les autres vont se priver de m'en créditer de toute façon, et j'aurais été heureuse de servir de réceptacle utile si je pensais que l'accumulation de mes fautes leur faisait le moindre bien.
(…) Je dis avec tristesse que, pour une part non négligeable, ma motivation était un besoin désespéré d'être publiquement exonérée.
(…) Mrs Khatchadourian, vous adoriez votre travail, exact ? Vous en tiriez une grande satisfaction personnelle. Cette décision a donc représenté un sacrifice considérable, et tout cela pour le bien de votre enfant ? (…) Le sacrifice a été énorme. Et aussi inutile.
(…) Notre argumentation reposait sur l'idée que j'avais été une mère normale, ayant déployé une affection maternelle normale, et pris les précautions normales pour être sûre d'élever un enfant normal. Déterminer si nous avions été des victimes de la malchance, de mauvais gènes, ou d'une culture fautive relevait de la compétence de chamans, de biologistes ou d'anthropologues, mais pas d'une cour de justice. Harvey cherchait à jouer sur la crainte, latente chez tous les parents, qu'il était possible de faire absolument tout ce qu'il fallait, et de plonger néanmoins dans un cauchemar dont on ne se réveille pas.

L'Amérique
(…) Seul un pays qui se sent invulnérable peut s'offrir le désordre politique comme divertissement.

Noël
(…) Donc tu veux garder les cadeaux et le superpunch du soir, mais balancer les prières et le service religieux archicasse-pieds. Encaisser les aspects positifs sans payer le prix de la merde qui va avec.

© Belfond 2006, un département de PLACE DES EDITEURS pour la traduction française
si l'éditeur le demandait, cette rubrique serait immédiatement supprimée

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