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Les aventures de Nasrudin (Idries Shah)

Les aventures de Nasrudin (Idries Shah)

Des contes comme au hasard

Ta pauvre vieille mère
En colère contre Nasrudin, sa femme sert la soupe bouillante, escomptant qu'il va se brûler la langue. Mais elle est trop impatiente, en oublie de la laisser refroidir et avale une gorgée. Les larmes lui viennent aux yeux. Malgré cela, elle espère encore que Nasrudin, d'une lampée, va s'ébouillanter le gosier.
« Pourquoi pleures-tu ? s'enquiert-il.
— Ma pauvre vieille mère, juste avant de mourir, a pris un peu de soupe, une soupe comme celle-ci : ce souvenir me bouleverse. »
Nasrudin se penche sur son bol, avale une grande gorgée brûlante ; les larmes ruissellent sur ses joues.
« Eh bien, Nasrudin, tu ne pleures quand même pas ?
— Si, je pleure. À la pensée que ta pauvre vieille mère est partie et qu'elle ne t'a pas emmenée avec elle. »

Le contrebandier
Nasrudin passe régulièrement de Perse en Grèce à dos d'âne. Le baudet porte toujours deux paniers de bât pleins de paille. Quand il repasse la frontière avec son maître, il ne les a plus. À chaque passage, les gardes-frontière fouillent les paniers à la recherche de marchandises de contrebande, sans jamais rien trouver.
« Nasrudin, que transportes-tu ?
— Je suis un contrebandier. »
Les années s'écoulent. Nasrudin a la mine de plus en plus prospère. Finalement, il va s'établir en Égypte, où il mène une vie fastueuse. C'est là qu'un des douaniers le rencontre un jour.
« Dis-moi, Nasrudin, maintenant que tu es hors de la juridiction des fonctionnaires grecs et persans, de quoi faisais-tu la contrebande, que jamais nous n'avons pu mettre la main dessus ?
— Je faisais la contrebande des ânes ! »

Vous le sous-estimez
Au marché, un homme vend des oiseaux cent deniers pièce.
« L'oiseau que je possède, pense Nasrudin, est plus gros que ceux-là : il vaut donc bien plus cher. »
Le lendemain, il amène au marché son dindon. Personne ne veut en donner plus de dix deniers.
« C'est une honte ! s'emporte-t-il : hier, on vendait ici même des oiseaux deux fois plus petits que le mien, dix fois le prix que vous m'offrez !
— Nasrudin, l'interrompt quelqu'un, c'était des perroquets ! Des oiseaux qui parlent ! Ils valent plus cher parce qu'ils parlent.
— Idiot ! lui lance Nasrudin : ces oiseaux-là, tu les apprécies parce qu'ils savent parler, et celui-ci, qui a de merveilleuses pensées, et qui de surcroît n'importune personne par de futiles jacasseries, tu le rejettes. »

La lettre de la loi
Nasrudin a trouvé une bague de valeur dans la rue. Il a bien envie de la garder, mais il doit agir conformément à la loi : quiconque ramasse un objet perdu est tenu d'aller au marché l'annoncer à grands cris et par trois fois.
À trois heures du matin, il se rend sur la place et crie à trois reprises :
« J'ai trouvé une bague comme ceci et comme cela. »
À la troisième fois, tout le monde est dans la rue.
« Que se passe-t-il, Mulla !?
— La loi impose une triple répétition. Pour autant que je sache, redire la même chose une quatrième fois serait violer la loi. Mais je vais vous dire quelque chose d'autre : je suis bel et bien propriétaire d'une bague de diamants. »

Jusqu'où peut-on s'éloigner de la vérité ?
Nasrudin aperçoit d'appétissants canards qui s'ébattent dans une mare. Ils s'envolent dès qu'il tente de les attraper.
Alors il sort un morceau de pain, le trempe dans la mare et le porte à ses lèvres.
« Que fais-tu donc ? demande quelqu'un.
— Je m'offre une soupe aux canards. »

Qui croire ?
Un voisin passe voir Nasrudin.
« Mulla, veux-tu me prêter ton âne ?
— Désolé, je l'ai déjà prêté. »
À ces mots, l'âne, qui se trouve dans l'écurie, se met à braire.
« Hé ! Mulla, ton âne est là, je l'entends !
— Un homme qui attache plus d'importance à ce que dit un âne qu'à ce que je dis, moi, ne mérite pas qu'on lui prête quoi que ce soit », fait Nasrudin, très digne, en lui fermant la porte au nez.

Commerce
Nasrudin achète des oeufs en grande quantité et les revend aussitôt à un prix inférieur au prix d'achat.
« Je ne veux pas passer pour un profiteur ! » explique-t-il à ceux que cela intrigue.
Ce qu'il en coûte d'apprendre
Il y a profit à apprendre quelque chose de nouveau », se dit Nasrudin.
Il va trouver un maître de musique :
« Je veux apprendre à jouer du luth. Combien cela me coûtera-t-il ?
— Pour le premier mois, trois pièces d'argent. Ensuite, une pièce d'argent par mois.
— Parfait ! Je commencerai le deuxième mois. »

Chez le barbier
Nasrudin entre chez le barbier. Celui-ci le rase d'une main maladroite avec un rasoir émoussé ; chaque fois qu'il le fait saigner, il met un coton sur la coupure pour arrêter le saignement. Au bout de quelques minutes, la moitié du visage de Nasrudin est couverte d'ouate.
Le barbier s'apprête à raser l'autre joue, quand son client se voit soudain dans la glace et se lève d'un bond :
« Merci, frère, ça suffit pour aujourd'hui ! J'ai décidé de faire pousser du coton d'un côté, et de l'orge de l'autre ! »

Le fardeau de la culpabilité
Mulla Nasrudin et sa femme constatent en rentrant chez eux que des cambrioleurs ont vidé la maison : ils ont emporté tout ce qui pouvait l'être.
« C'est entièrement de ta faute, dit-elle. Avant de partir, tu aurais dû vérifier que la porte était bien verrouillée. »
Les voisins font chorus.
« Tu n'avais pas fermé les fenêtres, dit l'un.
— Tu n'as pris aucune précaution ! dit l'autre.
— Les serrures étaient défectueuses, et tu ne les as pas remplacées, dit un troisième.
— Quand même ! fait Nasrudin, vous exagérez : ce n'est pas entièrement ma faute.
— Et à qui la faute, alors ?
— Aux voleurs, non ? »

Description de l'objet perdu
Nasrudin a perdu un somptueux turban.
« Tu dois être bien ennuyé, Mulla ! compatit un voisin.
— Non, je suis sûr de le retrouver : j'ai offert une récompense d'une demi-pièce d'argent.
— Mais celui qui le trouvera ne va sûrement pas se défaire d'un turban qui vaut cent fois plus que cela !
— J'y ai songé, figure-toi. J'ai signalé qu'il s'agissait d'un vieux turban, sale, très différent du vrai. »

Ce qu'il en coûte d'apprendre
Il y a profit à apprendre quelque chose de nouveau », se dit Nasrudin.
Il va trouver un maître de musique :
« Je veux apprendre à jouer du luth. Combien cela me coûtera-t-il ?
— Pour le premier mois, trois pièces d'argent. Ensuite, une pièce d'argent par mois.
— Parfait ! Je commencerai le deuxième mois. »

Un homme bien informé
Londres, British Museum. Un groupe de touristes, conduit par un guide, visite le département des antiquités égyptiennes.
« Ce sarcophage a cinq mille ans », explique le guide.
Un personnage portant barbe et turban — on aura reconnu Mulla Nasrudin — se détache du groupe :
« Faux : ce sarcophage a cinq mille trois ans. »
Les touristes sont impressionnés, le guide n'est pas content.
Le groupe passe dans une autre salle.
« Ce vase, dit le guide, a deux mille cinq cents ans.
— Deux mille cinq cent trois, corrige Nasrudin.
— Mais enfin, comment pouvez-vous assigner une date aussi précise à des objets anciens ? Peu m’importe que vous veniez d’Orient ! Personne au monde ne peut connaître l’âge exact de ces pièces !
— C’est simple ! La dernière fois que je suis venu ici —— c’était il y a trois ans —, vous avez dit que le vase avait deux mille cinq cents ans. »
Morale : Il est plus tard que vous ne pensez.

Problèmes de retard
Le quadrimoteur est en difficulté. La voix du commandant de bord transmise par haut-parleurs se fait entendre :
« Un des moteurs est défaillant, mais il n'y a rien à craindre : nous volons désormais avec trois moteurs, ce qui entraînera un retard de cinq minutes. »
La nouvelle alarme quelque peu certains passagers. Nasrudin, qui est du voyage, les réconforte :
« Cinq minutes, mes amis, qu'est-ce que c'est ? »
Le calme revient.
Peu après, la voix du commandant se fait de nouveau entendre :
« Nous avons des ennuis avec un deuxième moteur. Nous nous débrouillerons avec les deux restants, mais cela entraînera un retard d'une demi-heure. »
L’annonce provoque un malaise. Le Mulla intervient une seconde fois :
« Nous arriverons une demi-heure plus tard que prévu. Et après, quelle importance ? Mieux vaut ça que d’aller à dos d’âne ! »
Les passagers en conviennent et se calent dans leurs sièges.
Une demi-heure ne s'est pas écoulée que la voix du commandant se fait entendre encore une fois :
« J’ai le regret de vous informer qu’un troisième moteur est tombé en panne. Nous arriverons à destination avec une heure de retard.
— Espérons, dit Nasrudin, que le quatrième moteur tiendra bon. S'il tombe en panne à son tour, on va rester en l’air toute la journée ! »

Besoins
Le mulla sort de la mosquée après avoir dit ses prières.
Un mendiant, assis dans la rue, lui demande l’aumône.
Nasrudin : Es-tu dépensier ?
Le mendiant : Oui, Mulla.
Nasrudin : Aimes-tu rester assis à ne rien faire d'autre que boire du café et fumer ?
Le mendiant : Oui.
Nasrudin : J’imagine que tu aimes aller chaque jour aux bains…
Le mendiant : Oui.
Nasrudin : ... Peut-être aimes-tu aussi t’amuser et boire avec tes amis ?
Le mendiant : C’est vrai, j’aime tout ça !
Nasrudin : Allons, allons !
Et il donne une pièce d’or au mendiant.
Un second mendiant, installé à quelques mètres de là, a surpris la conversation. Quand Nasrudin arrive près de lui, il tend la main avec insistance.
Nasrudin : Es-tu dépensier ?
Le mendiant : Non. Mulla.
Nasrudin : Aimes-tu rester assis à ne rien faire d’autre que boire du café et fumer ?
Le mendiant : Non.
Nasrudin : J’imagine que tu aimes aller chaque jour aux bains…
Le mendiant : Non.
Nasrudin : ... Peut-être aimes-tu t’amuser et boire avec tes amis ?
Le mendiant : Non, tout ce que je veux, c’est mener une vie de prière et d'austérité.
Le Mulla lui met une piécette dans la main.
« Mais pourquoi, pleurniche le mendiant, me donnes-tu à moi, homme économe et pieux, un malheureux sou, alors que tu as donné une pièce d'or à cet individu dépensier ?
— Ah ! s'exclame Nasrudin, c'est qu'il a de grands besoins, lui.
« Toi, tu n'as que de petits besoins. »

Solitude
Nasrudin se promène sur la route. Effrayé par un bruit, il se jette dans le fossé.
« Je suis mort de peur », pense-t-il au bout d'un moment.
Le froid, la faim commencent à le tenailler. Il rentre chez lui, annonce à sa femme la triste nouvelle et retourne dans son fossé.
Secouée de sanglots, l'épouse du Mulla va chercher du réconfort chez les voisins :
« Mon mari est mort ! Il gît dans un fossé...
— Comment le sais-tu ?
— Personne n'a découvert son corps, alors, le pauvre, il a dû venir me le dire lui-même. »

Le pari
A la maison de thé, un farceur défie Nasrudin :
« On dit que tu as plus d'un tour dans ton sac. Eh bien, moi, je te parie cent pièces d’or que tu n'arriveras pas à me berner ! »
Nasrudin accepte de parier avec lui.
« Attends-moi, je reviens », dit-il en se dirigeant vers la porte.
Trois heures plus tard, le farceur est toujours là à attendre Nasrudin et son "tour". Il finit par reconnaître qu'il s'est fait avoir.
Il se rend chez le Mulla avec un sac contenant cent pièces d'or, passe le bras par la fenêtre entrouverte, laisse choir le sac à l'intérieur.
Nasrudin est allongé sur son lit, cherchant quel mauvais tour il pourrait jouer au farceur. Il entend le tintement des pièces, trouve le sac, fait le compte.
« Ecoute, dit-il à sa femme, le destin m’envoie la somme que je devrai verser si je perds le pari. Il ne me reste plus qu’à élaborer un plan pour me payer la tête du farceur qui doit m’attendre impatiemment à la maison de thé. »

© Editions Le Courrier du Livre pour la traduction française
si l'éditeur le demandait, cette rubrique serait immédiatement supprimée

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