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Le prince des marées (Pat Conroy)

Le prince des marées (Pat Conroy)

Les morceaux choisis

Lowenstein
(…) Quand un enfant subit la réprobation, surtout si les parents jouent de cette réprobation, il n'y aura jamais pour lui d'aube nouvelle lui permettant de se convaincre de sa propre valeur. Une enfance saccagée ne se répare pas. Le dindon d'une telle farce ne peut pas avoir d'autre espoir que celui de surnager.
(…) J'aurais tendance à penser que les larmes sont beaucoup plus efficaces que l'humour, dit-elle. - Dans mon cas, dis-je, les larmes semblent ne surgir qu'en des circonstances dérisoires. Je pleure en voyant jouer l'Olympics, en entendant l'hymne national, je pleure à tous les mariages et à toutes les cérémonies de remise de diplômes. – Mais vous êtes en train de parler de sensiblerie, m'interrompit-elle. Moi je vous parlais de chagrin et de douleur. – Chez les Sudistes, la sensiblerie n'est pas un défaut de caractère, Lowenstein. Un Sudiste peut être ému aux larmes par pratiquement n'importe quelle absurdité. C'est une chose qui le lie à tous les autres Sudistes et en fait la risée de tout individu né dans le Nord-Est. Je pense qu'il s'agit davantage de climat que d'un problème de psychologie. Dans le Sud, le langage du chagrin est un langage appauvri. La douleur n'est admirable que vécue en silence.

Tom et Savannah
(…) On est dans les nombres à deux chiffres, maintenant Tom. Et on va le rester pour toujours jusqu'à nos cent ans.
(…) Je suis rongée de doute à ton sujet, Tom. Je nourris les plus grandes inquiétudes quant aux choix de vie que tu as faits. Je n'y vois aucun fil conducteur. Pas d'ambition, pas de désir de changement, pas de prise de risque. Tu es là à te laisser flotter au fil du courant, légèrement séparé de ta femme et de tes enfants, un rien aliéné de ton travail, sans savoir ce que tu veux ni où tu désires aller.
(…) La vieille technique maternelle, dit Savannah en riant. La vérité n'est jamais que ce dont on a décidé de se souvenir.

Le père
(…) Le lendemain, mon père partit pour la Corée et disparut un an dans une nouvelle guerre. Il nous éveilla tous les trois de bon matin. Il posa un baiser brutal sur nos trois joues. Ce fut la dernière fois que mon père m’embrassa jamais. Luke fut incapable de marcher pendant une semaine. Mais je pus arpenter sans père les trottoirs d’Atlanta, heureux comme un pape qu’il fût parti.
(…) Le soir, dans le secret de murmures défendus, je priais pour que son avion fût abattu. Mes prières fleurissaient comme des tirs antiaériens dans le profond sommeil des enfants. En rêve, je le voyais surgir du ciel en flammes, il avait perdu le contrôle, il mourait. Il ne s’agissait pas de cauchemars. Tels étaient les doux rêves de bonheur d’un enfant de six ans qui avait subitement compris qu’il était né dans la maison de son ennemi.
(…) J’ai souvent gravi les flancs de Stone Mountain depuis ce jour. Toujours m’attendait au sommet un petit garçon de six ans qui redoutait l’approche de son père. Ce petit garçon, cet homme inachevé, il vit dans la mémoire de la montagne. Quand je grimpe, je découvre les brèches invisibles dans le granite où j’entendis jadis mon père me traiter de fillette. Je n’oublierai jamais les paroles de mon père ce jour–là, ni la douleur sur mon visage après qu’il m’eut giflé, ni la vue du sang sur le pantalon de mon frère. Je ne comprenais pas, mais je savais au moins que je voulais prendre modèle sur ma mère. De ce jour-là, je répudiai la part de moi qui me venait de lui, de ce jour-là je détestai être né mâle.
(…) Mon père avait le courage de ses opinions, et ce fut Savannah qui remarqua que ce trait particulier de son indomptable nature était son plus gros handicap.
(…) Dans la mesure où leurs disputes étaient monnaie courante, nous ne vîmes pas le moment exact où le ressentiment et la rancœur de ma mère se transformèrent en haine mortelle pour mon père.
(…) "Papa, c'est vraiment l'anti-Midas, dit savannah. Tout ce qu'il touche se transforme en merde."
(…) "S'il était content de son sort, il n'aurait pas besoin d'être génial, dit Savannah.
(…) Il lui faudrait rendre compte de trente années d'un règne placé sous le sceau de la terreur tiède, et il n'avait aucun talent pour la contrition.
(…) Il avait pris l'habitude de toujours porter un chapeau et des manches longues sur son bateau, parce qu'il savait que ma mère admirait la blanche pâleur des hommes qui ne travaillaient pas de leurs mains.
(…) Il est facile de détester un homme qui te battait quand tu étais gamin. Papa, dis-je doucement. Mais je ne te déteste que lorsque je suis contraint de me rappeler ces choses-là.
(…) Je n'aime pas demander quoi que ce soit aux gens, dit-il. – C'est pour cela qu'il est très difficile de te donner quoi que ce soit, Papa, répondis-je.

Luke
(…) "Mais d'abord, il faut voir les choses. Pour le moment, vous ne les voyez ni l'un ni l'autre. Or c'est très important. Je vais vous aider. Fermez les yeux …"
(…) Voir Luke en larmes, c'était apprendre quelque chose de la mélancolie des rois, de la solennelle dignité du lion blessé, expulsé de son orgueil
(…) Dieu a deux façons distinctes de nous parler à travers la Bible. (…) Il y a les textes de Révélation, ce sont les livres historiques qui parlent de faits historiques, comme la naissance de Jésus, sa crucifixion et sa mort sur la croix. Et il y a les Prophéties. (…) La Genèse ne relève pas de la Révélation, c'est un livre prophétique. Je crois qu'elle annonce ce qui arrivera dans le futur et non ce qui s'est produit autrefois.
(…) En tant que ville, nous avions commis l'erreur de rester petits – et il n'est pas de crime plus impardonnable aux Etats-Unis.
(…) Luke n'avait pas le sentiment de s'être trompé; il comprenait seulement qu'il avait agi tout seul et que c'était là son plus grand crime.
(…) En agissant seul, je n'ai pas le courage de tuer des innocents, dit-il. Au Vietnam, je n'ai pu tuer ces innocents qu'avec le soutien du pays le plus puissant du monde. Je me suis très vite rendu compte qu'à moins d'être prêt à tuer des innocents, on ne peut pas gagner. On ne peut même pas se faire entendre.

Silence
(…) Au cours de l'heure que dura ce repas, j'appris que le silence pouvait être la forme la plus éloquente du mensonge. Et plus jamais je ne pus manger de carrelet sans penser au sang de Randy Thompson sur mes mains, à sa langue dans ma bouche.
(…) Sachant bien ce qu'étaient les petites villes, elle connaissait la piété et le mépris que pouvaient en attendre des femmes violées, et elle n'avait pas l'intention d'en tâter. Aucun de nous trois ne trahit jamais sa parole. Nous n'en parlâmes même plus entre nous. Il s'agissait d'un pacte secret et contraignant, contracté par une famille brillant par sa stupidité et que ses protocoles de déni conduisirent au désastre. Dans le silence, nous honorâmes notre honte secrète rendue indicible.

Le grand-père
(…) Sa mort me contraignit à reconnaître la sagesse secrète qui naît naturellement de la vie contemplative. Sa vie était détachée des contingences matérielles et temporelles.
(…) Le seul mot pour désigner la bonté est bonté, et il est insuffisant.
(…) Notre grand-père, dans le sommeil sans rêve qui était le sien, là, sous nos pieds, nous parlait par le bourdonnement vibrant du souvenir. Les adieux sont un art véritable, mais nous étions trop jeunes pour en avoir acquis la maîtrise.

Coaching
(…) J'apprenais à mes élèves que savoir perdre demandait du talent et savoir gagner était la marque du véritable adulte. Perdre est excellent pour donner le sens des proportions.
(…) Mes enfants attendent mon retour à la maison. C'est dans leurs yeux que je lis ma vraie vie, ma destinée. Mais c'est la vie secrète qui me nourrit en cet instant …

© Belfond 2002
si l'éditeur le demandait, cette rubrique serait immédiatement supprimée

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