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L'échappée (Valentine Goby)

L'échappée (Valentine Goby)

Les morceaux choisis

(…) On changera de trottoir devant nous, les filles à turban. Certaines porteront des chapeaux, des perruques, mais les pauvres, comme moi, noueront un fichu sur leur tête, trahies par leurs poils courts dans la nuque et par le tissu même, seules les tondues en porteront de semblables, croyant se dissimuler, se signalant dans la distance, prévenant toute rencontre, tout frôlement avec d’autres corps, d’autres mains, détournant les regards. J’aurai la chance de retrouver, pour quelque temps encore, le couvent des visitandines, et le voile blanc des novices.

(…) Pendant huit mois, je ne me regarderai pas dans un miroir. Mes cheveux repousseront, lentement, les cheveux seulement. Je garderai sous ma chemise une marque indélébile de cette journée de juillet pas encore achevée, de ma faute, qui m’interdira à jamais la peau d’un homme : je ne peux pas situer le moment, je n’ai aucun souvenir de la main qui tient l’aiguille, ni du visage penché sur moi, je ne sais pas si c’est avant la tonsure, si je me débats, s’il fait jour ou déjà nuit, si j’éprouve de la colère ou, simplement, une apaisante résignation ; je dois avoir mal ; un homme hurle des mots, est-ce qu’ils sont pour moi, Comprenne qui voudra, moi mon remords ce fut la malheureuse qui resta sur le pavé, on essaie de le faire taire, il continue derrière la main qui l’étouffe tandis qu’on me perce la peau, la victime raisonnable à la robe déchirée, au regard d’enfant perdue, découronnée défigurée, de loin en loin sa voix s’éraille, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés, on tatoue sur ma poitrine, à la lisière du mamelon droit, une croix gammée à l’encre de Chine.

(…) Nous marchons, suivies par la foule, têtes rasées parmi les décombres de l’avenue Janvier, de la rue Saint-Hélier dévastée, criblée de béances et d’immeubles en ruine, pendant des semaines c’étaient des gravats enchevêtrés de poutres, de meubles brisés, chambres, cuisines, salles à manger réduites en poussière, éclats de verre, j’imagine que c’était comme ça, tissus déchirés, pêle-mêle de plâtre rose, bleu, mauve, brisures d’assiettes, jambes de poupées, tout est déblayé et vide maintenant, je trébuche sur des souvenirs que je n’ai pas, les bombardements ont eu lieu sans moi, j’étais terrée dans un couvent mais je sais tout, ils m’ont fait ce que la guerre leur a fait. J’avance dans le paysage désolé, anéantie au-dedans, de Rennes il ne reste plus grand-chose, ni de Rennes ni de moi, le sol se dérobe, il fait blanc tout d’un coup, tellement blanc, je tombe au fond de l’eau.

(…) Le ciel est plein de voiles clairs où flottent des visages doux, sœur Marie-Ange, sœur Aimée, et d’autres, elles chantent le Miserere d’Allegri. Je n’ai pas retenu grand-chose mais ça, oui. Aie pitié de moi, Seigneur, en ta bonté, en ta tendresse efface mon péché. Et secundum multitudinem miserationum tuarum, dele iniquitatem meam. La musique n’a plus de piano depuis longtemps, le couvent est une maison pour les voix, elles résonnent a cappella dans le silence de la pierre. Elles ne tuent pas le silence, elles le sondent, elles en mesurent la densité, elles appellent quelqu’un qui loge là, dans l’absence de paroles, elles disent. Je chante avec elles, pour entendre le son de ma voix, ce qu’il en subsiste. Moi aussi j’évoque quelqu’un qui n’apparaît que dans la nuit. Le reste du temps, le silence me va bien.

(…) Debout ! Le FFI me relève. Quelqu’un demande que je crie « Heil Hitler ». Je dis non. Il répète l’ordre. Je dis non encore. Le FFI veut que je me regarde dans un miroir qu’il me tend. Il ouvre de force mes paupières. C’est lui que je fixe derrière moi, dans le reflet. Il me lâche. Va-t’en ! Je ne bouge pas.

(…) Les autres femmes s’éparpillent. Sauf une, qu’on éloigne, bien encadrée par des hommes à brassard. J’attends qu’ils s’en aillent tous. Alors je m’assois. Je regarde la pancarte accrochée à mon cou. Je lis, à l’envers : « Fille de rien. » Je pose les mains sur ma tête, ma tête contre mes genoux. Fille de personne. J’appelle ma mère, elle ne viendra pas.

© Editions Gallimard, 2007
morceaux issus du site de l'éditeur.
si l'éditeur le demandait, cette rubrique serait immédiatement supprimée

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