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Le rapport de Brodeck (Philippe Claudel)

Le rapport de Brodeck (Philippe Claudel)

Les morceaux choisis

(…) "Entendu, fais comme cela, mais, attention, ne change rien, il faut que tu dises tout. Il faudra vraiment tout dire afin que celui qui lira le Rapport comprenne et pardonne."
(…) C'est très curieux la sainteté. Lorsqu'on la rencontre, on la prend souvent pour autre chose, pour tout autre chose, de l'indifférence, de la moquerie, de la conspiration, de la froideur ou de l'insolence, du mépris peut-être. On se trompe, et alors on s'emporte. On commet le pire. C'est sans doute pour cela que les saints finissent toujours en martyrs.
(…) Nous ne nous appartenions plus. Nous n'étions plus des hommes. Nous étions qu'une espèce.
(…) un bouquet de fleurs des champs, fragiles, émouvantes, qui remuaient au moindre souffle en répandant alors des odeurs qui ressemblaient à des souvenirs de parfums.
(…) Il y a quantité de choses qui ne sentent rien, mais qui carient les sens, le cœur et l'âme plus sûrement que tous les excréments.
(…) Et la mort n'est jamais difficile. Elle ne réclame ni héros ni esclave. Elle mange ce qu'on lui donne.
(…) Les hommes sont bizarres. Ils commettent le pire sans trop se poser de questions, mais ensuite, ils ne peuvent plus vivre avec le souvenir de ce qu'ils ont fait.
(…) C'est sans doute cela la grande victoire du camp sur les prisonniers : les uns sont morts, et les autres comme moi qui ont pu en réchapper gardent toujours une part de souillure au fond d'eux-mêmes. Ils ne peuvent plus jamais regarder les autres sans se demander si au fond des regards qu'ils croisent il n'y a pas le désir de traquer, de torturer,de tuer. Nous sommes devenus des proies perpétuelles.
(…) "Quand le troupeau a fini par se calmer, il ne faut pas lui donner des raisons de remuer de nouveau."
(…) Nous vivions perpétuellement dans cette conscience de notre mort, et c'est sans doute cela qui faisait que certains devenaient fous.
(…) Depuis longtemps, je fuis les foules. Je les évite. Je sais que tout ou presque est venu d'elles. (…) Moi je les ai vus les hommes à l'œuvre, lorsqu'ils savent qu'ils peuvent se noyer, se dissoudre dans une masse qui les englobe et les dépasse
(…) On aurait pu les croire ivres mais ils ne sentaient pas l'alcool La colère et la haine suffisent à bousculer les cerveaux.
(…) ce qui est juste n'a pas toujours triomphé de ce qui est sale.
(…) il me manque les organes essentiels pour éprouver la souffrance. Je ne les possède plus. On me les a retirés, un à un, au camp. Et depuis, hélas, ils n'ont jamais repoussé en moi.
(…) j'allais non seulement vers la négation de ma propre personne, mais aussi, dans le même temps, vers la conscience pleine des motivations de mes bourreaux, et de ceux qui m'avaient livré à eux. Et donc, en quelque sorte, vers l'ébauche d'un pardon. (…) la peur éprouvée par d'autres, beaucoup plus que la haine
(…) En dessous de l'axe des aiguilles, l'horloger (…) avait inscrit (…) "Toutes blessent, une tue."
(…)Je sais que raconter est un remède sûr.
(…) Les hommes sont parfois si maladroits qu'on les prend pour le contraire de ce qu'ils sont vraiment.
(…) Mais ici-bas, mieux vaut ne jamais avoir raison. C'est une chose qu'on vous fait ensuite toujours payer très cher.
(…) L'idiotie est une maladie qui va bien avec la peur. L'une et l'autre s'engraissent mutuellement, créant une gangrène qui en demande qu'à se propager.

© Editions Stock, 2007
si l'éditeur le demandait, cette rubrique serait immédiatement supprimée


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