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Les autres (Alice Ferney)

Les autres (Alice Ferney)

Les morceaux choisis

Nina (grand-mère maternelle)
(…) Un jeu étonnant. Ou détonant ? Je ne me rappelle plus quel adjectif il avait employé.
(…) On peut élever son enfant seule. Je l'ai fait et c'était de la joie.

Moussia (la mère)
(…) un amour perdu vous vole le goût de vous-mêmes avant celui de la vie.
(…) Je pleure facilement c'est vrai, mais les larmes me réparent …
(…) Je suis prétentieuse c'est vrai. J'ai été éduquée à viser haut. Cela crée une tension permanente. Dans cette crispation, on finit par se briser.
(…) On ne reste jamais celui que l'on découvre en s'observant. (…) Il me semble que l'on peut changer, mais qu'il est difficile de faire admettre aux autres que l'on a réussi. Ils ne cessent pas de vous voir comme ils vous voyaient.
(…) la plus terrible trappe du couple, c'est la dévalorisation de l'un des deux par l'autre. Une chose qui peut advenir petit à petit, insidieusement, et cela d'autant plus facilement que la personne en question n'a pas confiance en elle. Alors la communication devient bloquée. Toute phrase peut être prise pour un jugement. Toute parole peut devenir une agression. La simple présence de l'autre est un attentat.
(…) il y a des personnalités que la famille endort et qui se révèlent qu'au-dehors, lorsque leur vivacité est réveillée par les défis de l'extérieur et de l'inconnu … Ce sont des conjoints très décevants et d'assez mauvais parents,à mon avis.
(…) (fratrie) il est difficile de concevoir que l'on n'a pas toujours existé
(…) Les hommes ne partent jamais. Ils vous pourrissent la vie mais ils restent. Ce sont les femmes qui les mettent à la porte. (…) Mon mari avait un principe indétrônable que jamais aucune maîtresse n'a fait tomber : on doit rester avec la personne avec qui on a fait des enfants. (…) Je n'ai jamais accepté que votre père détruise l'idée que ses fils se faisaient de lui et de notre couple.
(…) Mère et étoile sont deux états différents. C'est pourquoi j'ai choisi de ne pas briller.
(…) Il y a beaucoup de solitude, personne ne respire pour personne.
(…) Les classes d'âge existent vraiment, chacune sur son bateau, et l'histoire se termine toujours par un naufrage.
(…) Comment parvenons-nous à surmonter le deuil et la mort de ceux que nous chérissons ?
(…) Il y a en nous des phrases qui nous immolent. Ce ne sont même pas les autres qui nous les disent. Notre peine nous les susurre.
(…) Beaucoup de mères savent jusque dans les doigts comment l'émotion de la naissance surpasse celle de la conception.
(…) Moussia était de ces femmes qui, ayant vu s'ensevelir leur mariage, cheminent debout grâce à la certitude qu'elles ont d'avoir du moins réussi leurs enfants. (…) Auprès de ses fils, Moussia avait épanoui les grâces des mères comblées, celles à qui l'éducation des enfants procure plus de joies qu'elle ne réclame de sacrifices ou d'efforts.
(…) Le devoir commence quand le désir s'interrompt.
(…) Elle était de ces gens qui ne confient rien à personne et de ces femmes qui ont honte d'être abandonnées.
(…) Aucun homme n'abat la tâche d'une femme travailleuse. Aucun homme n'atteint le degré de présence au monde d'une femme maternelle. Et la vie habite les femmes non pas parce qu'elles mettent au monde mais parce qu'elles accompagnent, heure par heure. Les femmes ne font pas relâche.

Luc (le père)
(…) j'ai pris sa main dans la mienne, elle pouvait croire que c'était là notre complicité et mon amour, pourtant c'était ma pitié pour elle.
(…) Rien de plus fragile qu'un couple.

Niels (fils aîné)
(…) Je suis si vaniteux que les éloges ne me renvoient qu'à ma vanité. On me dit : Tu es intelligent, et moi je songe que j'ai cherché à le paraître … et c'est alors le supplice de se sentir faux dans sa vie et minable dans ses désirs.
(…) Les reproches causent une souffrance d'une autre sorte : la honte de sa propre imperfection.
(…) Et l'imagination est aussi une expérience réelle.
(…) Qui peut ne pas avoir besoin d'aide ? demande Niels. Ce n'est pas une douceur de pensée qui lui est familière, et l'on pourrait entendre pour une fois sa souffrance qui se dit. Cette souffrance de vivre enfermé avec soi-même tel que l'on est.
(…) Votre amour est minable s'il ne peut accepter ni les doutes, ni les révélations, ni les secrets
(…) Ce qu'on cache n'a pas tant d'importance que le fait de pouvoir le cacher. Je déteste cette transparence que se réclament les membres des tribus : je sais, tu sais, je sais que tu sais, tu sais que je sais, je sais que tu sais que je sais … c'est atroce. On se croirait dans la prison de la vérité.
(…) (à Estelle) profond et sincère. Les plus dangereux ! Car ils ne font pas les choses à moitié. Si un jour il tombe amoureux d'une autre femme, il sera profond et sincère! Il ne saura pas vivre à tes côtés dans la duplicité qui est parfois nécessaire au mariage pour durer.
(…) (à Estelle) Je vais t'appeler "mademoiselle il faut". As-tu remarqué le nombre de fois où tu dis : il faut ?. Tu es très prescriptive comme fille!
(…) (à Théo) ou vexé de n'avoir rien remarqué ?
(…) Il était ainsi fait qu'il pouvait avec brutalité prendre et donner ce que l'amitié apporte de meilleur : la fraternité et la compassion. Bizarrement c'était cette rudesse franche qui le lui permettait. Il savait dire les choses.
(…) Il ne s'en remettrait pas. Il aurait besoin d'être aimé de toutes les femmes qui aimaient son frère.

Théo (fils cadet)
(…) Nina appartient à cette génération qui, la dernière, put croire que le silence est salvateur, que l'on éteint la brûlure en la taisant.
(…) On ne saurait jamais se voir d'où les autres nous regardent. J'observe Niels qui palabre et agite ses bras, lui ne se voit pas. S'il veut se voir, il se regarde et donc s'interrompt. Même dans les miroirs, si nous voulons nous y surprendre, nous nous contemplons en train de nous contempler, ce qui n'est pas vivre.
(…) Les autres, ils prétendraient pour peu nous dire qui nous sommes, sous ce vieux prétexte existentialiste que seuls nos actes écrivent notre identité.
(…) (à Niels) Moi, j'ai eu la chance de t'avoir ! mais toi, tu n'as jamais trouvé ton contradicteur.
(…) Je veux être moi-même, je ne veux pas me comparer, je ne veux pas être comparé, je veux devenir le meilleur de ce que je peux être, je veux que l'amour d'Estelle me bonifie …
(…) dans la pièce de Sartre, il n'y a pas de miroir, et c'est un des éléments qui créent l'enfer : on ne peut se voir soi-même que par les yeux d'autrui.
(…) la vie reste, une énergie dont nous sommes les véhicules temporaires.
(…) (à Estelle) Un enfant te fera aimer la vie jusque dans son impermanence.
(…) On ne parle pas trop, on parle mal. Ce que je vais dire est-il vrai, utile et bienveillant ? Voilà la bonne question.
(…) Etre présent pour ses enfants et absent pour sa femme, est-ce que ce n'était pas un grand égoïsme ? Rester à mi-chemin d'une destruction ? Mais que faire quand on éprouve que l'amour en soi s'est perdu ?

Estelle (fiancée de Théo)
(…) Il faudrait ne pas parler des autres.
(…) (à Théo) Nous espérons que nos amis et nos frères ne nous cachent pas le cœur de ce qu'ils vivent.
(…) Il ne faut rien regretter.

Fleur (fiancée de Claude)
(…) Voilà une chose qui me déplaît dans la vie à deux, on dirait que l'on perd le droit de ne pas apprécier une personne sous prétexte qu'elle plaît beaucoup à l'autre.
(…) C'est fou comme la souffrance aiguise la sensation d'exister.
(…) poser un baiser sensuel, un effleurement qui me fait tressaillir
(…) La haine des victimes est plus appropriée parfois que la compassion.
(…) Un mot qu'on a laissé s'envoler ne se laisse plus jamais rattraper par l'aile. (…) Tout peut être dit (…) toutes les paroles ne peuvent pas être dites. Il nous faut du discernement.
(…) La famille, ça se porte sur le dos du matin au soir de la vie.
(…) J'ai remarqué que les gens en général se jugent plutôt laids et intelligents que beaux et stupides. C'est une étrange chose si l'on y songe : peu de gens se croient beaux, peu de gens se croient bêtes, on fait beaucoup plus plaisir à quelqu'un en le complimentant sur sa beauté plutôt que sur son esprit. Dans un cas on apaise un grand doute, dans l'autre on enfonce une porte ouverte.
(…) Ce qui a été dit ne peut pas ne pas l'avoir été
(…) Il y a des gestes dont on ne se remet jamais. Et parler ne suffit pas à guérir. C'est un leurre.
(…) Les mots sont des poings. On peut se les envoyer à la figure. On les prend en pleine gueule. On est mentalement KO.

Claude (meilleur ami de Niels)
(…) Nos questions sont nos désirs. Et c'est bien de cette façon détournée par nos attentes, que nous nous parlons.
(…) On ne peut que croire à ce que l'on croit connaître.

Marina (amie d'enfance de Théo)
(…) L'amour perdu ne lie pas autant un homme et une femme que l'enfant qu'ils ont fait ensemble.
(…) Les gens appellent imagination la douleur de l'autre qu'ils n'éprouvent pas eux-mêmes.
(…) (à Niels) Jamais une émotion, toujours des sarcasmes, des rires et des prétendues lucidités ! Ta grande intelligence bien sûr te fait prendre du recul .. Pauvre petite chose aveuglée par l'idée qu'elle se fait d'elle-même ! Tu es vaniteux.
(…) Connaître l'autre c'est avoir saisi le rêve intérieur qu'il fait de lui-même, pas seulement avoir vu qui il se figure être, mais savoir à quoi il aspire à devenir.
(…) Il y a dans l'adolescence des filles ce pouvoir fou de faire face à leur mère avec un enfant dans le ventre.


© ACTES SUD, 2006
si l'éditeur le demandait, cette rubrique serait immédiatement supprimée

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