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Les chutes (Joyce-Carol Oates)

Les chutes (Joyce-Carol Oates)

Les morceaux choisis

Les Chutes
(…) Il fallait avoir une âme profonde, mystérieuse, pour vouloir se détruire. Plus on était superficiel, moins on courait de risques.
(…) En amont des Chutes, on entrait dans la zone dite "de non-retour". Si un bateau pénétrait dans cette zone, ses passagers étaient perdus. Si un nageur se laissait entraîner dans cette zone, il était perdu.
(…) Le Dieu du Tonnerre a faim. (…) Mais elle tournait vers son fils impressionnable un visage railleur. On l'aurait crue furieuse contre lui. "Tu parles! C'est moins romantique et "mythique" quand on sait que les victimes sacrifiées étaient sans doute des gosse dont personne ne voulait : des orphelins, des enfants bizarres ou infirmes. Des femmes en trop."
(…) Dans ce qu'on appelle la vie, le cours du temps est continu comme celui du fleuve qui se précipite vers les Chutes, et au-delà. Impossible d'échapper à ce fleuve.
(…) la quantité d'eau qui tombait des Chutes (…) "170 millions de litre par minute, un million de baignoires par seconde" (…) Imaginez que l'on jette en même temps un million de boîtes de conserve, sans arrêt, jamais, aimait dire Royall pour décrire le vacarme. (…) Ce qu'il y avait d'étrange, c'était que l'eau en contrebas des Chutes était aussi profonde que les Chutes elles-mêmes. Si les Chutes avaient une signification, celle-ci était donc à demi-cachée. Lorsqu'on les voyait, on ne voyait que la moitié du Niagara.
(…) La mort dans les Chutes. De toutes les morts, c'était celle qui ressemblait le plus à une vengeance.

Dirk Burnaby
(…) Il avait atteint la taille respectable d'un mètre quatre-vingt-huit dès son adolescence. (…) Il en avait gardé un fond d'assurance et d'invincibilité dans lequel il puiserait toute sa vie.
(…) Quand on est joueur de nature, on sait que le destin n'est qu'un hasard que l'on essaie de manipuler à son avantage.
(…) Ariah s'obstina. "L'amour est une question de chance, un coup de dés." "Une partie de poker, plutôt. Les cartes te sont distribuées, mais un bon joueur en obtient toujours de bonnes. Et un bon joueur sait quoi en faire"
(…) Personne ne vint s'asseoir près de lui. Même le service fut lent. Le genre de service que l'on peut qualifier de légèrement ironique.
(…) On ne se rachète peut-être pas en acceptant la responsabilité de ses actes, mais on ne peut se racheter sans le faire.
(…) "Votre père a commis une erreur qu'un avocat ne peut se permettre : sous-estimer la pourriture morale de l'adversaire.

Ariah
(…) Ils ne devaient pas interpréter contre eux son comportement étrange. (C'est ce que l'on observe chez ceux qui subissent) sans avertissement une perte irréparable.
(…) Il arrive que les gens nous surprennent. Des gens que nous croyons connaître.
(…) Les humeurs de sa femme étaient capricieuses et impénétrables, mais néanmoins – il avait pu s'en rendre compte – déterminées par une logique souterraine aussi solide et inflexible que les poutres d'acier sous le béton coulé d'un pont.
(…) Dirk parlait d'un ton léger, parce que c'est ainsi qu'il faut parler à une jeune mère dans un moment comme celui-là.
(…) En s'observant dans une glace, elle se découvrit plusieurs nouveaux cheveux argentés, très visibles. Ils ressemblaient à des pensées mélancoliques, de celles que l'on a envie d'éliminer à la racine.
(…) Mais mes préjugés, c'est moi ! J'aime mes préjugés.
(…) Ariah Burnaby était une femme logique. Elle deviendrait, avec le temps, une femme qui s'attendait au pire pour échapper à l'anxiété de l'espoir.
(…) Comme toutes les épouses, elle vivait sa vie secrète, silencieuse, inconnue aussi bien de son mari que de ses enfants.
(…) La veille, elle était d'humeur pleureuse. Pas malheureuse, juste pleureuse.
(…) Tu as pleuré Dick Burnaby en secret, n'est-ce pas ? Mais tu as interdit à ses enfants de le pleurer. Tu nous as privés de notre chagrin.
(…) Rien n'inquiétait plus Ariah que d'être exposée à la "curiosité des inconnus".
(…) Toute faiblesse lui inspire le dégoût, et la sienne le dégoût d'elle-même.
(…) Son cœur ridicule cogne. Comme la plupart des insomniaques chroniques, Ariah reste souvent éveillée de longues heures, éprouvantes et interminables, avant de sombrer pendant une heure ou deux dans un sommeil comateux dont elle sort épuisée, le cœur battant, et la bouche desséchée comme si des chevaux de cauchemar l'avaient traînée à travers une plaine âcre et pierreuse.

La belle famille
(…) Les jolies femmes qui n'étaient que cela – jolies – et rien de plus. Elles ne savent pas ce qu'elles ont manqué, alors que moi, si.

Mariage
(…) Ils ne s'aimaient pas moins (en tout cas Ariah le croyait-elle) mais avec le temps ils faisaient l'amour moins fréquemment. Et avec moins de passion. Ils s'étonnaient moins souvent. Il dut y avoir un jour, une heure, où ils firent l'amour en plein jour pour la dernière fois; où pour la dernière fois ils firent l'amour impulsivement ailleurs que dans leur grand lit confortable; où Ariah pressa sa bouche angoissée contre la poitrine moite de Dirk pour ne pas crier trop fort.
(…) Et lorsque Ariah décida qu'elle ne devait jamais, jamais plus boire après cette terrible visite de Claudine Burnaby, pas même un verre de son vin rouge préféré à dîner, pas même une coupe de Dom Pérignon pour fêter un précieux anniversaire de mariage, cette délicieuse sensation de désir au bas de son ventre s'estompa comme si elle n'avait jamais existé et elle se mit à étreindre son mari avec moins de désir, et parfois sans désir du tout, sinon celui, féminin, têtu, de concevoir, d'être enceinte, d'avoir un enfant.
(…) "Maintenant, nous ne craignons plus rien". Qu'est-ce qu'elle voulait dire ? S'agissait-il du principe de base de la vie conjugale, du terrible besoin de propager l'espèce ? Le souhait humain, comme dans un conte de fées, de vivre plus longtemps que sa vie à travers ses enfants. (…) De ne pas être seul. D'échapper à la possibilité de se connaître soi-même, dans la solitude.
(…) C'est obscène d'en savoir trop lorsque l'on ne peut rien y faire.

Royall, le second
(…) Quasiment tout bébé, il avait appris qu'il y a des chose qu'on ne dit pas, et qu'on ne demande pas. Si on faisait une gaffe, maman se raidissait et se reculait comme si on lui avait craché dessus. Si on se conduisait comme i:l fallait, maman vous étreignait, vous embrassait et vous berçait dans ses bras minces mais forts.
(…) Ce cimetière ressemblait à une ville. Il perpétuait l'injustice de la ville et de la vie. La plupart des stèles étaient en pierre ordinaire, usée et souillée de glu, alors que certaines étaient plus luxueuses, plus grandes, en granit ou en marbre brillant.
(…) Royall était un garçon négligent qui n'avait pas jamais pris la peine d'apprendre le nom de la plupart des gens qu'il rencontrait, se disant avec une logique d'enfant qu'il les reverrait ou que, s'il ne les revoyait pas, à quoi bon retenir leur nom ?
(…) Mais Royall était têtu, et il refusa l'offre d'Ariah. Non, non ! Si sa mère faisait une deuxième fille de sa femme, alors lui, Royall, coucherait avec sa sœur. Seigneur !
(…) Ils étaient tous si résolus à ne pas se perdre les uns les autres. A ne pas céder d'un pouce.
(…) pour distraire Royall de ses remords (…) la chance des débutants sur un champ de courses

Love Canal
(…) A Niagara Falls, une plaisanterie disait : On n'a pas besoin d'enfer, ici, on a Love Canal.

Chandler, l'aîné
(…) personne ne peut t'empêcher de savoir ce que tu réussiras à apprendre. Mais je ne peux pas être celui qui te dira.
(…) Erosion Temps Erosion Temps
(…) Le mobile était sans doute purement émotionnel, le plus dangereux qui fût.
(…) L'aisance physique de son frère cadet était un mystère pour lui (…) Il gardait de lui-même l'image d'un gringalet de treize ans aux yeux larmoyants, à la peau abîmée et au nez bouché, à qui sa mère exaspérée ne cessait de répéter de se tenir droit, d'écarter les cheveux qui lui tombaient dans les yeux, de boutonner sa chemise correctement et – s'il te plaît ! – de se moucher.
(…) C'est l'individu, aveuglé par le désespoir, qu'il faut convaincre de continuer à vivre. Il nous arrive à tous d'avoir envie de mourir lorsque l'effort de vivre nous épuise.
(…) Elle avait une formation d'infirmière. Elle comprenait la douleur, même fantôme. Elle comprenait que la douleur n'est pas thérapeutique, cathartique, rédemptrice. Pas dans la vraie vie.
(…) Mieux vaut trahir les morts que les vivants.
(…) Les Samaritains étaient tous bénévoles; il fallait être formé, et la formation était rigoureuse. Rien que pour la ligne d'écoute, il fallait suivre un cours de cinq semaines; ce n'était pas fait pour les retraités ni pour les femmes au foyer en quête d'une activité pour occuper leurs heures de désoeuvrement.
(…) En définitive, tous les drames sont familiaux.
(…) Quand cela avait-il commencé, cette étrange passivité, un peu pareille à une transe, cette dérive qu'il avait prise pour de la loyauté, ou pour une pénitence.
(…) Chandler n'était pas du genre à se fier à de la chance. Il se retrouvait dans des situations où, pour prévenir un coup fatal de son adversaire, il devait sacrifier une pièce importante. C'était cela le coup forcé : un sacrifice à court terme pour un gain à long terme.
(…) En souvenir de cette étrange période de sa vie où il était à la fois un sauveur et un imbécile, respecté et réprouvé, adoré et méprisé, à peu près dans les mêmes proportions.
(…) Je ne nous engagerai pas dans une obsession commune. Je ne nous engagerai pas dans cette entreprise malsaine.

Juliet, la benjamine
(…) Il n'y a rien à pardonner. Aime, et tu fais la volonté de Dieu.
(…) Comme si ce qu'elle éprouvait n'était plus de la peur mais de l'euphorie. La décision ayant été prise, et pas par elle. Et précipitamment : elle porte sa chemise de nuit ajourée en coton blanc qu'imprègne l'odeur de mauvais rêves, son trench-coat élimé par-dessus, ceinture nouée serrée.

Le cordonnier mélomane
(…) "Ces jeunes gens pleurnichent, ils disent qu'ils ne veulent pas faire naître des enfants dans u monde aussi mauvais. Comme s'ils étaient nous et qu'ils aient vécu la vie de leurs parents en Europe."

Epilogue In Memoriam
(…) C'était un "héros", "tragiquement en avance sur son temps", "un idéaliste militant", un avocat d'un calibre moral et intellectuel tel qu'il avait été "persécuté, mis au pilori, poussé à la mort" par l'alliance impie des intérêts de l'industrie chimique, et de la corruption politique et judiciaire, et par l'"aveuglement écologique" de la décennie précédente.
(…) Impossible de parler d'une perte aussi douloureuse, impossible de reconnaître son existence, on est paralysé, et pourtant il faut vivre.

Pour la traduction française
© 2005, Editions Philippe Rey

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