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Terre des oublis (Duong Thu Huong)

Terre des oublis (Duong Thu Huong)

Les morceaux choisis

Le retour
(…) Miên retire sa main. Elle vient de comprendre. La voix a cogné la paume de sa main. On dit que, de toutes les parties du corps, la paume de la main conserve le plus longtemps les sensations, de même que l'oreille de l'éléphant garde la mémoire des sons provenant de sept existences antérieures. Miên a compris qui est l'homme assis en face d'elle.
(…) Miên comprend qu'un fantôme revenant à la vie est trois fois plus assoiffé de vivre qu'un homme ordinaire. L'homme qui revient de la guerre bénéficie naturellement d'une reconnaissance spéciale de la communauté. Quand il élèvera la voix pour réclamer sa part de bonheur en ce monde, personne n'osera la lui disputer.
(…) J'espère que tout le monde aidera Bôn selon le proverbe :"Les feuilles saines protègent les feuilles déchirées et celui qui boit au fleuve se souvient de la source."
(…) La femme la plus riche du Hameau tombe soudain dans la déchéance devant le tribunal de la conscience. Alors, vous avez compris où est votre devoir ? Ou bien la fortune et le luxe vous ont-ils aveuglée au point de vous faire tourner le dos au mari des temps difficiles ? N'oubliez pas que toutes les familles vietnamiennes ont envoyé leurs enfants à la guerre. Le destin de Bôn est aussi celui de tous les hommes qui ont sacrifié leur jeunesse sur le front, qui ont payé pour que d'autres jouissent en paix de leur vie. En son drame se retrouve un peu de la douleur de nos proches. Nous sommes avec lui …
(…) "Je ne veux pas susciter la haine et la rancune."
(…) Non, non, peu m'importe l'honneur. J'ai besoin de serrer dans mes bras la femme que j'aime. J'ai besoin d'elle. L'honneur ? Ce mot sonne agréablement à l'oreille mais ce n'est qu'une illusion. Il n'y a pas d'honneur qui puisse se comparer au plaisir que donne la femme qu'on désire.
(…) Et de fait, son cœur passionné lui a indiqué la bonne voie. La jalousie et la rancœur, comme un instinct, imprègnent en permanence l'esprit des paysans. La médiocrité et la bassesse recèlent une force supérieure à celle des gens d'honneur car elles ne connaissent ni loi ni règle, ne dédaignent aucun mensonge, aucune fourberie.
(…) Pourquoi devrais-je renoncer à la récompense que m'accorde la société alors que j'ai sacrifié ma jeunesse pour le bien commun ?

La séparation
(…) "A notre bonheur. Comme un être humain, il a un destin, il naît et il meurt."
(…) C'est donc cela la séparation … La séparation. Je n'arrivais pas à l'imaginer. Chacun vivra dans son coin. La maison deviendra une tombe où s'enterrent les souvenirs.
(…) Tout le monde traite le jeune couple comme des condamnés à mort attendant l'exécution. Hoan le comprend, cette lune de miel tardive n'est que le festin de grâce qu'on accorde au condamné avant de lui trancher la tête.
(…) Les faibles ont leurs forces et leurs ruses. Cette force repose sur la pitié d'autrui. Qui sait ? Une pluie tenace peut provoquer une inondation. Son dévouement et sa passion pourraient bien faire renaître ce premier amour de ses cendres …

Le choc des cultures
(…) "Pleurer, c'est honteux, gémir, c'est lâche, supplier c'est de la faiblesse. Et se taire, c'est être naïf …".
(…) "Pourquoi mangez-vous avec si peu d'entrain ? Quand on le mange avec délectation, un gâteau de la campagne est plus nourrissant qu'une soupe de nid d'hirondelle ingurgitée à contre-cœur dans un palais. Vous ne comprenez rien à l'art de vivre."
(…) "Vous êtes jeune, vous avez encore le temps d'améliorer votre existence."
(…) Dire que c'est un paysan chipotant sur la taille d'une bouteille de nuoc-mam, comptant chaque oignon, qui aujourd'hui libère mon esprit. Il y a vraiment de nombreux échiquiers et de multiples parties d'échecs dans la vie. Celui qui gagne une partie en perdra une autre.
(…) Hoan aimait le contact avec un homme qui était exactement son opposé, comme un enfant effrayé par les fantômes adore écouter des histoires de fantôme. C'est peut-être grâce à ceux qui ont un regard et des sentiments différents des nôtres sur la réalité que nous avons la chance de nous remettre en question, de sonder les zones obscures au tréfonds de notre âme, que nous ne voyons jamais tant que nous vivons au milieu des gens qui nous ressemblent.
(…) Quand on ne se comprend pas, on se serre la main.
(…) Le faible a une arme invincible, la compassion qu'il provoque dans le cœur d'autrui.. Dis, Miên, je sais que j'ai été vaincu dans cette confrontation parce qu'il possède cette arme ensorcelante.
(…) "Madame, tous les humains connaissent les mêmes malheurs. Simplement, c'est différent d'un homme à un autre."

La mort
(…) Mon enfant, je ne regrette rien en partant … Seulement de te laisser seul …

Le devoir
(…) Malheureusement, il a dû partir au front. Quand il est revenu, tout le village s'est précipité pour voir l'homme ressorti de la tombe. Ils chuchotaient, assez haut pour que j'entende :"Je vous défie de deviner lequel Miên va choisir. Le premier mari, selon l'honneur et la tradition, ou le deuxième pour l'argent qu'il possède ? La femme vertueuse revient à ses premières amours.
(…) Le problème est d'accepter la réalité, de la regarder avec courage. Crois-tu qu'il n'existe qu'une seule espèce de courage, celui qu'on éprouve face aux tirs de l'ennemi ? Le courage d'un soldat est facile à reconnaître, facile à honorer, mais il ne vaut pas celui d'un homme qui n'a pas d'ennemis, pas de cibles sur lesquelles vider son chargeur, pas d'objectifs comme dans une expédition militaire, pas de campagne pour se battre et vaincre. Qui n'a rien du tout.
(…) "Comment osez-vous vous comporter ainsi ? Vous auriez dû réprimander et éduquer vos neveux. Vous devriez comprendre votre situation. Regardez ce monde, où trouveriez-vous un mari qui geigne comme le vieillard décrépi que vous êtes ? C'est par vertu, par générosité que ma nièce supporte cette situation. Ni femme ni nourrice … Si vous voulez faire valoir vos mérites envers le peuple et le pays, allez donc vous installer dans un camp pour blessés de guerre …"
(…) "Mais toute faveur a des limites. Crois-tu que les gens resteront de ton côté pour toujours ?" "Non, je ne le pense pas." "Mais tu agis comme si c'était le cas. Tu as vidé la poche d'autrui. Tu ne comprends pas que dans la vie, en dehors de la sympathie, de la compassion, il y a des lois, des coutumes, que tous les privilèges ont des limites et ne peuvent pas anéantir totalement la justice. Mets-toi à la place de Miên pour voir …"
(…) Pour vivre ensemble, il faut d'abord s'aimer.

La guerre
(…) Les trois hommes tournèrent le dos au charnier et se mirent à courir. Ils couraient comme des fous, comme s'ils avaient le génie de la peste à leurs trousses. Ils traversèrent tête baissée les broussailles, dévalèrent les pentes de la montagne comme des ballons, bondirent par-dessus des crevasses dont ils n'auraient pas osé s'approcher en temps ordinaire. Ils rejoignirent leur unité les mains vides, la vision de leurs malheureux compagnons gravée dans leurs cerveaux, l'odeur des cadavres imprégnant leurs habits et leur chair, la terreur s'infiltrant dans chaque pore de leur peau. Ils s'effondrèrent au milieu de leur cabane, haletants, le souffle coupé, incapables de proférer le moindre mot. Ils éclatèrent en sanglots.

La coutume
(…) Les commerçants chinois ont d'authentiques talents. Tout d'abord parce qu'ils ont de l'expérience. Les Chinois savent commercer depuis l'Antiquité. Ils savaient déjà construire des bateaux pour franchir les mers, ils connaissaient déjà la valeur de l'argent pendant que nous autres, vietnamiens, nous chantions les louanges de la pauvreté honnête, de la pureté d'âme, et que nous méprisions ceux qui faisaient fortune par la voie du commerce et non grâce aux moissons et aux prébendes mandarinales. Le choix de nos valeurs était erroné dès le départ. Nous en payons le prix.
(…) L'homme doit connaître et la douleur et le plaisir. Ce serait idiot de ne pas jouir des produits créés par nos propres mains. Les paysans élèvent des poulets mais n'osent manger que ceux qui tombent malades ou qui meurent, ils élèvent des cochons mais n'osent manger que les plus chétifs, ils plantent des cacahuètes et des haricots, mais réservent les meilleures graines à la vente, se contentant de manger les graines pourries ou aplaties. C'est pourquoi les anciens disaient qu'éternellement l'homme au dos courbé travaille pour nourrir l'homme au dos droit. Mais je vis contrairement à la coutume, je jouis en premier de ce que je produis en choisissant le meilleur.
(…) "L'homme au dos courbé produit, l'homme au dos droit consomme."
(…) Quand on a faim, il faut se traîner sur ses genoux. Les pauvres sont des gens qui aiment rêver et chercher la chance …

Le revirement
(…) Ciel ! Tu veux éviter de souiller la maison ? C'était ta terre sacrée, l'autel de l'amour où les ordures ne devraient pas pénétrer … C'est pour cela que tu t'es enfermée dans la masure la plus misérable de la région, dans une vie indigente, méprisable … (…) Ma pauvre femme, tu veux conserver la pureté du mausolée, mais nos corps sont déjà souillés …
(…) Toute cette vie humiliante, pour toi et pour moi, d'où vient-elle ? Viendrait-elle de nous ? Nous avons été lâches et stupides, nous sommes des soldats qui avons fui avant d'appuyer sur la gâchette. Je suis un pilote qui a baissé les bras avant de prendre le gouvernail.
(…) "Je n'ai pas la responsabilité de nourrir ces dégénérés. Les gens le disent bien , il faut être fou pour fréquenter les démons en portant une robe de moine."
(…) Bôn comprenait que pour les paysans, l'idée qu'un homme fortuné dût soutenir toute sa parentèle était naturelle.
(…) Miên se rendit compte que l'angoisse avait remplacé les fantômes d'antan, pris la place de la puissance invisible des foules, ce pouvoir qu'on appelle opinion publique.
(…) Elle comprit confusément que la foule n'a pas de conscience morale, qu'elle se soumet toujours au plus fort.
(…) Ce qu'on appelle la curiosité, l'opinion, la rumeur de la foule, est une chose invisible et pourtant terrifiante.

© Sabine Wespieser éditeur, 2006

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