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Chagrin d'école (Daniel Pennac)

Chagrin d'école (Daniel Pennac)

Les morceaux choisis

(…) C'est cela enseigner : recommencer jusqu'à notre nécessaire disparition de professeur.
(…) Pour que la connaissance ait une chance de s'incarner dans le présent d'un cours, il faut cesser d'y brandir le passé comme une honte et l'avenir comme un châtiment.
(…) Je suis un nul. Or, dans la société où nous vivons, un adolescent installé dans la conviction de sa nullité – voilà au moins une chose que l'expérience vécue nous aura apprise – est une proie.
(…) Chaque élève joue de son instrument, ce n'est pas la peine d'aller contre. Le délicat, c'est de bien connaître nos musiciens et de trouver l'harmonie. Une bonne classe, ce n'est pas un régiment qui marche au pas, c'est un orchestre qui travaille la même symphonie. Et si vous avez hérité du petit triangle qui ne sait faire que ting ting, ou de la guimbarde qui ne fait que bloïng bloïng, le tout est qu'ils le fassent au bon moment, le mieux possible, qu'ils deviennent un excellent triangle, une irréprochable guimbarde, et qu'ils soient fiers de la qualité que leur contribution confère à l'ensemble. Comme le goût de l'harmonie les fait tous progresser, le petit triangle finira lui aussi par connaître la musique, peut-être pas aussi brillamment que le premier violon, mais il connaîtra la même musique.
(…) Le problème, c'est qu'on veut leur faire croire à un monde où seuls comptent les premiers violons. (…) Et que certains collègues se prennent pour des Karajan qui supportent mal de diriger l'orphéon municipal. Ils rêvent tous du Philharmonique de Berlin …
(…) Le jeu est la respiration de l'effort, l'autre battement du cœur, il ne nuit pas au sérieux de l'apprentissage, il en est le contrepoint. Et puis jouer avec la matière c'est encore nous entraîner à la maîtriser. Ne traitez pas d'enfant le boxeur qui saute à la corde, c'est imprudent.
(…) Emerveillés mais épuisés par notre ascension du Neveu de Rameau, nus nous accordions, par exemple, une pose carambar. (…) Nous savions que si l'intelligence du texte est une rude et solitaire conquête de l'esprit, la blague stupide établit, elle, une connivence reposante qui ne se partage qu'entre amis de confiance.
(…) L'Education nationale paraît d'ailleurs structurée pour que chacun y puisse commodément désigner le sien (coupable) :
le professeur des écoles : "la maternelle ne leur a donc pas appris à se tenir ?"
le professeur de collège : "qu'ont-ils fichu en primaire ?"
le professeur de lycée : "quelqu'un peut me dire ce qu'ils ont appris jusqu'en troisième ?"
le professeur de fac : "ils viennent vraiment du lycée ?"
l'industriel : "expliquez-moi ce qu'on fout à l'université ?"
la recrue répond : "l'université forme exactement ce que souhaite votre système, des esclaves incultes et des clients aveugles ! Les grandes écoles formatent vos contremaîtres et vos actionnaires font tourner la planche à dividendes. "
le ministère de l'Education nationale : "démission de la famille"
la famille : "l'école n'est plus ce qu'elle était"
les républicains : "Honte aux pédagogues bêtifiants"
les pédagogues : "à bas les républicains élitistes"
les fonctionnaires : "les syndicats grippent la machine"
les syndicats : "nous restons vigilants"
la vieille garde : 'un tel pourcentage d'illettrés en sixième, ça ne se voyait pas de mon temps"
le taquin : "de votre temps le collège n'accueillait que des conseils d'administration en culotte courte"
le père : "tout le portrait de ta mère"
la mère : "si tu avais été un peu plus sévère"
l'adolescent déprimé : "comment travailler dans une telle atmosphère ?"
(…) Tu le fais exprès ! Un si petit pronom pour tant de solitude
(…) Le génie et le cancre
(…) La figure du cancre contemporain, le fantasme horrifiant du cancre dévoreur de civilisation, qui monopolise tous nos moyens d'information et enfièvre toutes les imaginations, 0.4% de 12 millions 400 000 élèves. Dérisoire.
(…) Les professeurs se plaignent de n'avoir pas été formés pour "ça" : la mauvaise éducation des enfants par la famille défaillante, les dégâts culturels liés au chômage et à l'exclusion, la perte des valeurs civiques qui s'ensuit, la violence dans certains établissements, les disparités linguistiques, le retour du religieux, mais aussi la télévision, les jeux électroniques, … Il n'y a qu'un pas entre "pas été formés pour" et "pas là pour" : notre métier n'est pas de régler les problèmes de société qui font écran à la transmission du savoir. Qu'on nous adjoigne un nombre suffisant de surveillants, éducateurs, … mais pas de budget … (..) En fait les profs ne sont pas préparés à la collision entre le savoir et l'ignorance, voilà tout ! (…) votre première qualité devrait être l'aptitude à concevoir l'état de celui qui ignore ce que vous savez ! (…) aller à la pêche au cancre, c'est votre boulot!
(…) Il faut réussir pour comprendre (Piaget)
(…) L'état d'ignorance, ce n'est pas le grand trou noir que vous imaginez. C'est tout le contraire. Un marché aux puces où tu trouves tout et n'importe quoi sauf le désir d'apprendre ce que les profs t'enseignent. Je ne me trouvais pas ignorant, je me trouvais con, c'est très différent ! (…) Il n'est pas un élève de mathématiques, il est un nul en maths !

(…) Qu'est-ce qui manque à l'instruction ? L'amour. (…) Une hirondelle assommée est une hirondelle à ranimer, point final.

© Editions Gallimard, 2007
si l'éditeur le demandait, cette rubrique serait immédiatement supprimée

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