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La conversation amoureuse (Alice Ferney)

La conversation amoureuse (Alice Ferney)

Les morceaux choisis

I- Début de soirée
(…) Un excès d'élan dans leur maintien, une jubilation contenue mais sensible, une manière d'extravagance dans quelques gestes, la promptitude d'un regard qui se détourne, l'ampleur d'un mouvement, une atmosphère d'enivrement, quelque chose d'appesanti et de hanté, débordait d'eux pour le dire. Ils se tenaient ensemble à l'orée du plaisir.
(…) Elle (Pauline) s'absorba dans les souvenirs enamourés des récentes semaines : Dire qu'une nuit elle avait rêvé de cet homme ! Il était alors l'inconnu dont le regard attrapait le sien.(…) Elle avait perdu la raison dans l'insistance de deux yeux. (…) toute coquette et troublée, soudainement toquée d'un homme parce qu'il l'était d'elle, aimantée par mimétisme
(…) Elle n'avait pas été incorruptible, les mots qu'elle avait dits, les gestes, les sourires, tout était un accueil, on ne pouvait pas s'y tromper.
(…) N'était-il pas très ordinaire ? (…) Et cependant sa présence attisait un sentiment d'attraction, l'impression qu'en elle s'éveillaient et remuaient des choses enfouies et secrètes, qui gagnaient contre tout ce qui peut faire une vie, contre les choses raisonnables et les choses utiles.
(…) Le plus magique était l'évidente réciprocité de cet élan.
(…) Il (Gilles) voulait glisser ses mains dans des caresses, faire le silence dans les baisers. (…)Il était de ces hommes sans conformisme ni vulgarité, qui reconnaissent ce qu'ils vivent et ne font pas de simagrées. Si un homme ressentait envers une femme l'élan et la tendresse favorables à cela, s'il les ressentait très fortement, pourquoi lui faudrait-il obligatoirement attendre, il n'y avait qu'à s'allonger tout contre elle.
(…) Parce qu'il ne voyait qu'elle, elle ne le voyait plus.
(…) Certaines mères ont parfois ce travers : elles abandonnent leur vie et veulent tout pour l'enfant, elles attendent tout de lui sans plus rien exiger d'elles-mêmes. Cela mène à des contradictions absolues.
(…) Cette rencontre était d'abord sexuelle, à cause du pincement aigu qui avait réveillé son corps. Jamais elle n'avait songé qu'elle dormait à ce point. Qu'avait-il fait à part la regarder ? C'était un mystère, mais elle se sentait là maintenant ardente et enamourée.
(…) Etait-elle vraiment amoureuse ? Elle se moquait de le savoir. A-t-on jamais fini de confondre et démêler l'attirance et le sentiment ? Ce qu'elle ressentait était rapide, fluvial, exalté. Elle s'avoua toute la vérité : ce que j'aime, c'est son envie de coucher avec moi.

(…) A cause de son mariage, Max n'avait pas choisi le métier qu'il voulait. Mais il ne le savait pas encore. Ce fait, qui le détruisait lentement, n'avait pas encore affleuré aux portes de sa conscience. Il avait une famille, mais il n'avait plus de visage : une tristesse qu'il ne s'avouait pas avait tout emporté. Son épouse, qui l'avait jaugé, élu, courtisé, épousé, mis au travail, était la dernière personne à souhaiter s'en apercevoir.
(…) Se taire était parfaitement possible : clouer son malheur dans le silence et tenir debout au cœur des clous. Certaines phrases minuscules pouvaient suffire à révéler l'étendue de l'erreur.

(…) Les enfants à l'école, le mari au bureau, et puis, plus tard, plus d'enfant du tout. Il peut y avoir tellement de solitude autour d'une mère. Personne dans la famille ne s'en faisait la remarque puisqu'elle (Mélusine) n'était pas seule quand on la voyait.

(…) Dès que la conversation s'écartait des chemins amoureux, Pauline éprouvait un regret. Sa jubilation diminuait. (…) Elle aimait (…) qu'il ne s'occupât que de ce qui leur arrivait.

II- Rencontre
(…) Etait-ce pour lui une chose déjà vue, retrouvée, attendue ? Il fut transporté d'un coup dans l'allégresse tourmentée du désir. (…) A l'instant il voulut être aimé d'elle. C'était aussi violent que mystérieux.
(…) Pauline était dans ce trouble heureux que beaucoup de femmes éprouvent à être sexuellement admirées. C'était un plaisir primordial et intense : une jouissance de vanité. Elle existait comme une femme.
(…) Ils étaient venus à ce point de la vie commune où l'on découvre, dans l'inexorable quotidienneté de l'existence, dans la misère du désir disparu, dans les envoûtements dissipés, la vigilance qu'il faut pour restituer sans cesse à l'amour ce que le temps lui enlève et faire scintiller ce qu'il lui apporte.
(…) Il était infidèle parce que Blanche le repoussait. (…) La rencontre de l'école avait mis fin à ce harcèlement. Un amour fleurissait dans le terreau du désespoir.
(…) Sommes-nous donc si seuls, et même lorsque nous sommes aimés, qu'un désir nouveau nous transporte de joie ?
(…) Pourquoi désunir plutôt que mentir ?

III- A table
(…) L'intelligence est une qualité érotique. (…) Elle avait du plaisir à sentir son désir.
(…) On perd le droit de parler des autres quand on se met à les connaître intimement. Ou alors il n'y a plus de familiarité possible.
(…) On n'épouse pas toutes les personnes que l'on aime. Aimer et se marier, c'est bien différent. Aimer ne suffit pas.
(…) Comment pourrais-je le lui cacher et le révéler à un autre ? Ce serait la vraie trahison. Pour ce genre de liberté, il faut que personne ne sache. (…) Je choisirais un amant qui a intérêt à se taire. Un homme bien marié, amoureux et heureux.
(…) Voyez-vous, lui dit-il, il se trouve des gens pour croire qu'une tromperie, disons un amour adultère, est la preuve qu'un couple ne va pas bien. (…) Mais moi je n'ai jamais cru cela. On aime au-dehors de son mariage, non pas parce que son mariage se porte mal, mais parce qu'il nous faut un jardin secret. Il m'arrive de croire que je ne me suis marié que pour cela.
(…) Je ne suis pas un mari, je suis un amant. J'aime profondément la féminité. Sa voix à ce moment était un froissement, une caresse.
(…) Elle était égarée dans le charme.
(…) Pourquoi tenait-elle tant à le séduire ? (…) : parce qu'elle avait été regardée et désirée et que cela avait suffi à la séduire.

(…) L'indépendance matérielle des femmes est la modernité de l'amour, dit Tom. Et c'est un bien, dit-il, on est sûrs d'être aimés pour nous-mêmes.
(…) Un couple amoureux ne fera pas des efforts par devoir au moment où il pensera que c'est fini, dit Max. S'il fait des efforts, ce sera par amour justement, parce qu'il reste encore de l'amour qu'il peut sentir. (…) Le devoir aidait l'amour, il le portait dans les périodes creuses de l'harmonie. Et puis, dit-il, si tu donnes beaucoup à un être tu te mets à l'aimer davantage. Tu peux aussi te mettre à le détester, dit Jean. A quoi sert le mariage ? A faire durer l'amour, pas à autre chose. Pourquoi faudrait-il faire durer l'amour ? dit Tom. Parce qu'il faut élever des enfants.
(…) Certaines relations sexuelles ont plus de valeur que d'autres, mais c'est justement ce qui n'est pas sexuel qui leur confère cette valeur. Ce n'est pas le sexe qui rend importante une relation sexuelle.
(…) Vivre un amour avec un homme sans vivre avec lui est éprouvant. (…) Attendre que le téléphone sonne, que l'on convienne d'un rendez-vous, que l'on se retrouve. Attendre et rêver et craindre et pleurer, être seule. Je crois qu'une femme a besoin d'une maison avec un homme dedans ! dit Sara.

IV- Au plus fort de la fête
(…) On se sépare deux fois (…) une première fois quand l'amour est mort, une seconde quand un sentiment renaît. Le premier qui aime à nouveau poignarde l'autre déjà abattu, et pourtant ce n'est pas forcément une guerre.
(…) Rien de plus opaque qu'un couple vu de l'extérieur ! Nul ne sait qui reste avec qui et pourquoi, et comment ça casse et comment ça tient, ni qui est heureux et qui ne l'est pas, qui fait l'amour et qui ne le fait plus …

V- En plein mensonge
(…) Et maintenant Pauline n'était plus la même. Ni au-dehors, ni au-dedans. Au-dehors elle brillait davantage, au-dedans elle rêvait. C'était le rêve qui la faisait briller.
(…) A l'instant où elle venait de le quitter, on pouvait en apercevoir la trace lumineuse: une émanation de secret.
(…) Il l'a si bien regardée qu'elle en est devenue amoureuse. Rien de tel qu'une inclination réciproque pour livrer une femme à la beauté. (…) embellie de l'aisance qui accompagne la confiance en soi.
(…) Elle était étourdie de petites simagrées, de sourires, et de sous-entendus, ensevelie sous son désir, et déjà ténébreuse de solitude.
(…) Elle fut tout à coup certaine d'aimer. Oui, submergée par cette évidence et un sentiment de malheur horrible. Elle sentait quelle présence il était désormais dans sa vie. Et elle savait qu'il lui faudrait souffrir l'absence et l'intermittence. Puisqu'il ne serait jamais pour elle un mari.
(…) Elle devint frondeuse comme une femme heureuse.

(…) Mais elle ignorait ce qui se passait en son mari. Il triomphait. Sa femme lui revenait. Il n'était plus celui qui est quitté, qui n'a pas su garder son épouse. Il n'était plus le sans-famille bon seulement à payer.

VI- Au téléphone
(…) Une telle maîtrise de soi : elle vit en lui un maître.
(…) Maintenant elle serrait les dents … Son visage bouleversé lui fit peine. Tout cela était de mauvais augure. Elle prenait les choses trop à cœur. Il ne s'y était pas attendu. (…) un imbécile malchanceux, il allait encore une fois rendre tout le monde malheureux.
(…) Vous m'en voulez, n'est-ce pas ? dit la voix d'alcôve. (…) Cette voix était sa ruine et son effervescence. (…) Elle eut conscience de ce qu'elle était : vorace et envoûtée.
(…) Aussi l'essor du sentiment amoureux se poursuivit-il malgré tout ce que pouvait dire cet homme sur son mariage.
(…) A bientôt, souffla-t-il, et il raccrocha le combiné. Alors ce fut le silence de la vie ordinaire et elle éclata en sanglots.
(…) Elle ne pensait qu'à lui dès qu'elle était libre de rêver. Toute sa vie silencieuse revenait sur lui. (…) Elle éprouvait jusqu'au besoin d'être seule et recueillie pour librement se remémorer ses émois, leur rencontre, le dîner, la promenade, et tout ce qui avait été dit ce soir-là. Elle se lovait dans ce panier de souvenirs, en négligeant un peu tout ce qui ne se rapportait pas à cet amant imaginaire. (…) Tout simplement : cet homme l'habitait. (…) Sa présence était si obsédante qu'elle devenait réelle, et cela descendait en haut des cuisses, toujours cette chose ronde et chatouillante qui faisait frémir l'eau en elle.
(…) Il parvenait très bien à vivre éloigné d'elle, mais il avait besoin qu'elle existât. Il avait besoin de vérifier qu'elle était là, aimante et douce.
(…) Et donc ils se parlaient tous les jours. L'affinité survivait à la séparation. (…) L'inclination en elle s'était muée en mots et en attente, en pensées, en pleurs, et en désir. Et tout seulement au bout d'un fil ! (…) Il pensait trop pour aller dans cette passion.
(…) Elle se mettait au lit pour la tranquillité de penser à lui. Elle allait se vautrer dans cette songerie. (…) Elle était ardente par ses seules pensées. N'importe quel homme convenait alors.
(…) Quand on est pris par l'amour, on se réserve, on rêve, on se consacre : Pauline délaissa ses amis.
(…) Elle tira le combiné et s'allongea sur son lit pour aller confortablement dans l'impertinence de cette conversation.
(…) Vous avez été éduquée pour cela : pour former une association. C'est bien ce qu'est votre couple, une entreprise qui a des dépenses et des recettes, qui a produit des enfants (…) ce terme de ménage cesse d'être impropre.
(…) La voix peut être aussi préhensile qu'un corps. Elle entre alors en vous plus loin que ne le fait un sexe. (…) Une voix peut vous habiter, se loger au creux du ventre, en plein dans la poitrine, au bord de l'oreille, et harceler ce qui en vous est le besoin d'amour, l'attiser, le soulever comme le vent la mer. Est-ce que j'aime une voix ? souffrait-elle.
(…) L'amour attend qu'on lui parle de lui-même.(…) toujours exquise, ardente lorsqu'elle parlait, et morose à l'instant de raccrocher, telle une eau sur le feu, grimpait lentement jusqu'à ébullition.

VII- Au lit
(…) elle marchait vers le feu tandis que lui s'était éloigné de son brasier. (…) Pourquoi il hésitait. Elle semblait prendre tout très à cœur.
(…) je n'ai fait que vous attendre et imaginer cet instant, j'ai peur que la réalité soit laide, jurez que c'est aussi grave pour vous que ça l'est pour moi. (…) Il y a des phrases qui ne se laissent pas mettre au-dehors, qui demeurent tapies au tréfonds du cœur des femmes, les assujettissent et les empoisonnent.
(…) Il défaisait un à un les boutons dorés. Quand le manteau s'ouvrit, ses mains se faufilèrent jusqu'à elle. Une fringale en elle s'apaisa d'un coup. (…) Il avait éveillé la femme, elle voulait être aimée.
(…) Parce qu'il savait maintenant, à seulement voir ses yeux enamourés et brillants : elle ne lèverait pas intacte, comme lui le serait par exemple, inexplicablement.
(…) J'ai envie de savoir exactement ce que ressentent les femmes quand elles sont vraiment regardées.
(…) Aimer un homme depuis longtemps et tomber amoureuse, ce n'est pas la même émotion.
(…) Quel supplice mental pouvait valoir celui de quitter un homme qui vous emmène dans la dévotion et le plaisir, et finalement vous destitue ? Quelle sorte de reniement était-ce , Elle frémissait comme une onde.
(…) Mais le désir, par un principe physiologique de rémanence, était encore vivace. Le désir ne voulait plus mourir.
(…) Un homme m'a réveillée et il ne t'a rien pris, je suis là. Le secret est l'écrin du bonheur.
(…) On peut être si seul qu'un autre vous devient tout.
(…) Toutes les caresse, et même la pauvre pénétration d'un sexe mâle dans celui d'une femme, n'étaient rien en regard de cette éventration. Elle lui disait cela avec un visage désuni par le désespoir. (…) comme si, sur le chemin féminin de la vie, il y avait toujours cette lutte amère entre l'amour du mâle et celui des enfants.
(…) Leurs vies étaient bel et bien séparées. Il ne voulait plus causer le ravage qu'il avait observé.
(…) En somme, ayant un grand amour, elle avait une petite vertu. Elle pensait que ce sentiment ne profitait pas seulement à celui qui l'éveillait : il avivait l'attachement à son époux autant que le goût qu'elle avait pour la vie.
(…) Je suis la personne qui vous connaît le mieux au monde … Il le savait si bien qu'il la protégea d'elle-même. A sa manière il l'aimait. Du moins le pensait-il, ce qui peut revenir au même.
(…) Elle était extrêmement malheureuse. Ayant imaginé être le point de mire et l'obsession momentanée d'un homme, elle souffrait de ne plus trouver qu'une sympathie normale.
(…) il essayait d'être plus amant que mari. Et puisque ça ne se pouvait pas, il fut certain que les nourrissons accaparent leur mère au point d'en déposséder les pères.
(…) Je m'en veux. (…) J'ai fait la coquette, dit-elle, j'ai été flattée de votre attention, je n'ai plus cherché que cela et j'ai dû vous déplaire. Vous avez dû vous demander dans quel engrenage vous aviez mis la main … Et vous vous êtes sauvé.
(…) Elle retrouvait la patience de l'attendre tant qu'elle avait la certitude d'être unique.

VIII- Des années plus tard
(…) Si elle avait pu prévoir à quel point il est possible à une femme d'être enfermée dans le charme d'une voix et le souvenir d'un instant d'idylle. Comme si elle avait méjugé de cette fidélité féminine qui veut que la mémoire du corps et la présence intermittente d'un son suffisent à insérer l'immémoriale envie d'un homme très identifié, cela que peut-être on appelle l'amour.
(…) Il n'avait voulu garder que l'extraordinaire : la connivence, le sentiment de gémellité, le goût le plus chaste qui n'a pas de cabrioles pour se dire et se dilapider. Mais quel nom portaient ces manières ?
(…) Car elle était féminine : l'intempérance même de l'amour.
(…) C'était bien à lui qu'elle devait d'être cela : une femme qui a du cœur. Il avait avivé le plus enfoui de la tendresse en elle, ce que les enfants éveillent aussi une force d'amour irrécusable, qui supporte la défaillance et la faute, la séparation, la déception, et qui couve les vivants, les absents et les morts.
(…) Ils eurent les douceurs de la ressouvenance et de la connivence, le frisson presque déchirant des traces que laisse entre deux êtres la fugacité d'un désir puissant et écarté.

Epilogue : S'il n'y a pas de fin
(…) Une femme pouvait n'être pas inconstante. Et lui ? Que dire de cette manière d'attiser et d'entretenir un feu ? Devait-elle lui en vouloir de cela ? (…) Pas une seule fois elle n'avait eu l'idée de couper les ponts. Il fallait croire que cette idylle asymétrique lui était moins funeste que salutaire. C'est que somme toute il n'avait pas été insincère avec elle. (…) pas une seule promesse, il fallait en convenir.

© ACTES SUD, 2000
si l'éditeur le demandait, cette rubrique serait immédiatement supprimée

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