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La double vie d'Irina (Lionel Shriver)

La double vie d'Irina (Lionel Shriver)

Quitter
(…) Ces manières de reine ne lui ressemblaient pas, mais quelquefois un comportement insolite était une manière de s'évader de sa prison.
(…) C'est bizarre de constater que ce qui t'attire vers quelqu'un est précisément ce que tu méprises chez lui ensuite.
(…) Posant ses bagages, Lawrence passa la tête dans le séjour. Elle sentit son cœur défaillir d'un coup. Jamais je n'ai regardé ce visage sans rien éprouver, songea-t-elle.
(…) Pourtant, une mauvaise herbe devait pousser dans ce jardin, sinon cette autosatisfaction serait passée inaperçue. Son propre bonheur s'était rappelé à elle lorsqu'elle avait frôlé la perspective d'un avenir différent où il serait anéanti.
(…) J'ai éveillé quelque chose en toi. (…) Et je ne serai pas ton cinq à sept. Je ne veux pas non plus d'une liaison. (…) Je veux te voir le plus vite possible.
(…) Malgré l'adage populaire, l'amour ne se fabriquait pas. On ne s'en débarrassait pas simplement parce qu'il était dérangeant ou même pernicieux et détruisait votre vie, et celle d'un autre par la même occasion. Plus encore que par ce baiser, (…) elle était aujourd'hui obsédée par l'instant meurtrier où Lawrence avait la porte et où elle n'avait rien éprouvé.
(…) Pourquoi es-tu si gentil avec moi ? Tu l'as été avec moi pendant près de dix ans. Pourquoi ça compterait pour du beurre juste parce qu'il n'y en aura pas onze ?
(…) Je n'ai pas laissé traîner des indices dans l'espoir d'être découvert. Je craignais de te blesser. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour t'épargner. (…) Je suis censée me sentir flattée ? Que tu m'aies trompée habilement ? Parce que si tu avais voulu m'épargner, tu n'aurais baisé personne. (…) Elle avait revendiqué cette supériorité morale légendaire, mais à cette altitude l'air se raréfiait, le paysage était lugubre, et la compagnie inexistante. La supériorité morale était une steppe désertique. Elle aurait préféré vivre à la dure dans une plaine boueuse, avec tout le monde.
(…) Quand on se sépare, l'intimité se transforme en pudeur.

Rester
(…) La vie domestique était faite de ces instants ordinaires et merveilleux où le cœur bondit à l'heure où l'homme aimé rentre à la maison.
(…) Curieusement, plus on connaissait quelqu'un, plus on se rendait compte qu'on ne savait presque rien de lui – comme si l'intimité graduelle, au lieu de vous rendre plus perspicace, aggravait encore votre ignorance. (…) Vivre auprès de quelqu'un revenait à comprendre à quel point il était différent de vous – et donc à admettre, comme nous le faisons si rarement, que la personne affalée sur le canapé en face de vous est vraiment là.
(…) Pour elle, le fait de pouvoir dire, avec la gravité appropriée :"Hier soir j'ai failli embrasser Ramsey, je me suis ravisée malgré la folle envie que j'en avais, et je pense que nous devrions parler de ce qui aurait pu me pousser à le faire", sans risquer un drame, eût exigé de leur part, au cours des neuf dernières années, un travail qu'ils s'étaient gardés d'accomplir.


Charme et beauté
(…) Les personnes attirantes ont une plus haute opinion de l'humanité. Comme tout le monde est toujours charmant avec elles, elles croient que c'est normal. Mais c'est faux. Et ces gens-là sont superficiels à un point incroyable. C'est déprimant, quand on a connu l'autre côté. On te traite comme un chewing-gum collé sous une chaussure, comme une moins que rien. Et si tu n'as pas la chance d'avoir un physique ingrat, tu deviens invisible. Les gens laids, gros, et même ceux qui n'ont rien de particulier doivent travailler plus dur pour plaire. Ils doivent trouver le moyen de faire leurs preuves, tandis que si tu es jolie à regarder il te suffit de rester là et tout le monde est sous le charme.

Sexualité
(…) Faire jouir une femme avec le bout du doigt exigeait d'un homme le talent spécial de ces surprenants marchands ambulants du centre de Las Vegas capables d'inscrire votre nom sur un grain de riz. Car un millimètre à gauche ou à droite équivalait géographiquement à la distance entre le Zimbabwe et le pôle Nord. Rien d'étonnant que plus d'un amoureux, croyant approcher les chutes du lac Victoria, eût, sans commettre la moindre erreur, pataugé dans l'océan Arctique de sa glaciale indifférence. Pour aggraver les choses, l'ignoble bout de chair avait le pouvoir de provoquer non seulement le plaisir mais aussi une douleur atroce.
(…) Quand elle se masturbait, les après-midi où elle se sentait agitée, le plaisir physique était techniquement plus intense que lorsqu'elle était forcée de dépendre des soins de Lawrence. Pourtant, ici aussi, la simplicité manquait de charme. Ce qui donnait du piment aux rapports sexuels, c'étaient peut-être leurs lacunes. L'orgasme le plus puissant paraissait insignifiant s'il n'était pas partagé, et à l'inverse de la torpeur rêveuse qui suivait une étreinte, dans la solitude aucune sensation de bien-être ne l'envahissait. La volupté d'après l'amour lui manquait – cette satisfaction du travail accompli.

Vie commune
(…) On ne va pas avoir des menus séparés. Sinon, avant longtemps on dormira dans des lits séparés. Comment tu le sais ? Je ne peux pas t'expliquer, je sais juste qu'il y a un rapport. Nous devons être capables de manger ensemble.
(…) Quand on ne les racontait pas, les histoires ne semblaient pas être vraiment arrivées.
(…) Une promesse accordée à peu de frais est susceptible de se rompre à la première entorse.
(…) Irina savait d'expérience qu'on préfère le parent le moins disponible.


© Belfond 2009, un département de PLACE DES EDITEURS pour la traduction française
si l'éditeur le demandait, cette rubrique serait immédiatement supprimée

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