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La joueuse d'échecs (Bertina Henrichs)

La joueuse d'échecs (Bertina Henrichs)

Les morceaux choisis

Eleni
(…) Une nourriture trop riche, deux grossesses et l'ennui des hivers insulaires en avaient fait une femme de 42 ans sans éclat particulier, ni vieille ni jeune. L'âge compressé entre des parents vieillissants et des enfants adolescents, l'âge flottant où les hommes ne se retournaient plus sur son passage et où les femmes ne lui enviaient plus rien. Mais Eleni n'était pas femme à déplorer des faits sur lesquels elle n'avait aucun pouvoir. (…) C'était la loi secrète des choses. Seuls les fous s'aventuraient à lutter contre le ressac de la mer, avait-elle coutume de penser.

Son jardin secret
(…) A la télévision, elle avait vu plusieurs émission sur Paris, et à chaque fois, elle en avait ressenti comme un pincement au cœur. Une zone un peu douloureuse dans la poitrine, engendrée par un rendez-vous qu'on aurait eu jadis et auquel on ne se serait pas rendu, jugeant l'issue trop hasardeuse. Eleni n'était pas femme à pincements. Mais Paris constituait une exception. Sa passion rêveuse était demeurée d'ailleurs totalement inavouée. C'était son jardin secret.

Katharina, l'amie d'enfance
(…) avait fait de la diffusion d'informations plus ou moins exactes une profession de foi. Elle avait d'ailleurs le temps d'y consacrer corps et âme, puisqu'elle n'avait ni mari ni enfant, qui auraient pu réclamer l'un ou l'autre.

Femme au foyer
(…) Eleni se pliait volontiers à ces petits caprices masculins, qui se transmettaient de père en fils. (…) Pour les hommes de sa vie, la régularité absolue de l'alimentation constituait un rempart contre les aléas de l'existence. Comme si la mort ne pouvait faire sa sale besogne si l'on mangeait tous les soirs à neuf heures précises. Les hommes et les femmes ne partageaient pas les mêmes superstitions, Eleni le savait. Chez les hommes, ces croyances réconfortantes s'appelaient convictions intimes, ce qui ne changeait rien en leur nature.

Réaction du mari Panis
(…) maussaderie ostentatoire de Panis, qui attendait son dîner.

(…) Eleni, mal à l'aise,
s'assit sur le bord de la chaise.En équilibre fragile, elle était obligée de s'appuyer fortement sur ses jambes pour ne pas tomber. Cette position la désavantageait, mais elle n'avait pas le courage d'y remédier. (…) embarrassée par la rapide franchise qu'avaient choisie les mots pour se séparer d'elle. (…) Le professeur répondit à ce désarroi soudain par un mensonge. (…) Il avait perçu quelque chose, comme une lueur filante, qui lui avait dicté la prudence.

Satisfaction personnelle
(…) Son plus grand problème avait trouvé une solution merveilleuse. Elle se félicita de son initiative. (…) Tout lui paraissait merveilleux. Le vol des oiseaux, la couleur des champs, du ciel, et le vent marin qui agitait les maigres bras des oliviers.

Abattement
(…) "Ce n'est pas pour des gens comme Panis et moi". Elle se sentit étrangement abattue, comme si, pour la première fois, son destin, inexorable, se révélait à elle. La douleur dans les jambes qu'elle ressentait certains jours redoubla.

Le progrès
(…) Elle ne partageait pas du tout l'émerveillement de Kouros devant le progrès. Elle avait plutôt l'impression que celui-ci s'insinuait de manière sournoise par tous les petits interstices de sa vie et la poussait vers les marges. (…) "Je ne sais même pas conduire une voiture alors que mon mari tient un garage" pensa Eleni avec un sentiment d'humiliation jusque-là inconnu.

Le grand tournant de son existence
(…) N'étant ni liseuse ni fumeuse, elle ne savait que faire de ce temps pris sur le sommeil.

Paradoxe
(…) Ce roi n'avait rien de majestueux. Incapable de se défendre seul, il devait être protégé en permanence par les autres pièces. C'était pourtant lui qui décidait du résultat du jeu. Eleni réfléchit un instant à ce paradoxe. En revanche, elle fut frappée par l'agilité de la reine. (…) La seule figure féminine avait donc tous les pouvoirs. Cette idée subversive plut à Eleni.

Talent : naïveté & humilité
(…) Au lieu de se sentir menacé, l'ordinateur vit la brèche qu'elle avait ouverte à son insu. Il la mit mat en deux coups. Eleni fut ébahie; elle n'avait rien vu venir. "Il faut que je sois plus sur mes gardes. Je me suis fait avoir bêtement" se dit-elle.

Réaction du mari Panis
(…) Sa stupéfaction fut telle qu'il ne lui fit aucun reproche.

Réactivité d'Eleni
(…) Mais son naturel enthousiaste l'emporta sur ses remords. (…) Cette nuit-là, Panis et Eleni s'aimèrent passionnément ce qui ne leur arrivait plus très souvent. Le lendemain matin au petit-déjeuner, ils étaient tous d'excellente humeur.

Prudence d'Eleni
(…) Elle chercha une cachette sûre pour son échiquier. (…) Il fallait que ce soit un endroit accessible et privé en même temps. (…) dans le congélateur.

Soif d'apprendre
(…) Eleni ne disposait de mots pour décrire cette évasion clandestine, ce lambeau de vie qui lui appartenait en propre (…). Alors elle se tut et continua de tisser un cocon de subterfuges autour d'elle.

Réaction du fils Yannis
(…) En bon fils de son père et de sa mère, qui ne lui avaient jamais enseigné autre chose, il pensa également que les femmes, par leur constitution, étaient sujettes à des sautes d'humeur incompréhensibles, et qu'il était plus prudent de les laisser seules dans ces cas-là. En l'occurrence, cette croyance, fondée sur un concept douteux, arrangeait tout le monde.

Soif d'apprendre
(…) Pour la première fois de sa vie, elle sentit l'appel du large. L'île lui parut, d'un seul coup, si horriblement petite qu'elle en fut presque oppressée. Jamais auparavant elle n'avait physiquement ressenti les limites de Naxos, petit bout de terre ceint par la mer. "Et je ne sais même pas nager" pensa-t-elle, comme si cela pouvait changer quoi que ce soit. (…) Tandis qu'elle (…) s'apprêtait à repartir, le hasard lui vint en aide.

Kouros
(…) Et avec une autorité trahissant l'ancien professeur et démentant la fragilité de sa silhouette, il prit Eleni par le bras (…). "A qui d'autre peut-on se confier si ce n'est aux vieux qui n'ont plus d'ancrage passionnel dans ce monde ?" (…) La solitude assumée, c'est la liberté, avait-il décrété. (…) Etre son unique interlocuteur était somme toute assez agréable. Cela limitait les conflits. Et puis il pouvait vivre ses lubies comme bon lui semblait. Ses journées lui appartenaient entièrement.

Sa fille Dimitria
(…) Du haut de ses douze ans, elle ne voyait pas le moindre inconvénient à ce que sa mère joue aux échecs. Seul désavantage à cette nouvelle situation : elle devait préparer souvent ses déjeuners elle-même. Elle prit ce chamboulement avec philosophie et n'apprit à faire que des plats qu'elle aimait. Ainsi elle trouva son intérêt dans cette transformation qui l'obligeait à assumer plus de tâches, mais qui, en échange, lui procurait plus de libertés.

Stratégie
(…) Tant que l'adversaire perdait du temps à essayer de deviner ses desseins, elle détenait un avantage.

Satisfaction
(…) Buvons à l'aventure, professeur. (…) Une victoire ignorée perd toute sa saveur. L'immense joie qui habitait Eleni (…) avait besoin de se répandre et d'exulter, comme l'oiseau recherche une branche où se poser pour chanter.

Réaction de l'amie d'enfance, Katharina
(…) Même si elle avait eu plus de facilité à parler, elle n'aurait pas réussi à convaincre Katharina qui ne voyait que l'apparence des choses (…). En la regardant, elle comprit que Katharina prenait sa petite aventure comme un rejet de cet univers dans lequel elles évoluaient depuis toujours et qui, à ses yeux, était immuable (…). Il ne fallait en aucun cas contrarier ses habitudes, répétitions et variations, colonnes porteuses de son édifice personnel. (…) Il fallait qu'elle accepte cette solitude.


Ebruitement et vie de couple
(…) Panis et Eleni n'échangèrent pas un mot, et évitèrent tout contact superflu. Ce mode de vie s'avéra compliqué mais praticable. Paradoxalement, il nécessitait une plus grande connaissance des horaires de chacun et par conséquent une plus grande attention.

Réaction du fils Yannis
(…) Les commentaires de ses camarades (…) Il en voulait à sa mère, qui, après avoir adopté une attitude irréprochable durant toutes ces années, affichait, d'un seul coup, un comportement aussi excentrique.

Réaction du mari Panis
(…) Tout le port en parlait, un sourire aux lèvres. (…) Etre cocu aurait été plus supportable. L'adultère est une chose abjecte, mais concevable. Une trahison amoureuse, même inacceptable, pouvait être nommée. Il y a un code d'honneur. Alors que là, ce délire narquois le laissait impuissant. Devait-il tout simplement clamer que sa femme avait perdu la raison ? Il hésitait. Vivre avec une femme folle était encore plus gênant que de vivre avec une femme infidèle. (…) Eleni vécut une période de grand découragement.

La solitude
(…) Les récents événements lui permirent de comprendre qu'elle n'avait pas d'amis dans cette communauté qui jusque-là lui avait toujours semblé un écrin chaleureux. (…) Dans un entourage si clairement défini et jamais quitté, les liens sont rarement mis à l'épreuve. (…) Dans ce contexte solide de familiarité, l'amitié semble un luxe superflu. (…) Son travail, son quotidien familial l'avaient tellement occupée qu'elle n'avait pas pris le temps d'aller vers les autres, délibérément, dans le but de les apprivoiser, de les conquérir. (…) Elle ignorait le chagrin d'être repoussée et la joie de plaire.

L'indépendance
(…) L'ambiance conjugale était telle qu'Eleni se félicitait de ne jamais avoir songé à quitter son métier.

La patronne
(…) Elle admirait la résistance d'Eleni et aurait bien aimé l'aider.

Kouros
(…) Il savait par expérience qu'on ne revient pas de la singularité comme on revient d'une balade en forêt. "Toute aventure nous attire vers le large", se dit-il pensivement. (…) Depuis la nuit des temps, l'attaque a toujours été la meilleure défense. (…)"Mais comment faire, professeur? Ma situation est devenue très difficile." (…) "N'y fais plus attention. Concentre-toi sur ton but." (…) Au cours de sa vie, il avait constaté que les gens ne voyaient que ce qu'ils voulaient croire. (…) Les plus grands scandales étaient les plus faciles à cacher. Les gens font bien plus confiance aux idées qu'ils se sont forgées qu'à leur discernement immédiat. (…) Mécanisme d'aveuglement collectif (…) Long exercice du mensonge et du secret

Réaction du mari Panis
(…) L'attendrissement d'Eleni se trouva brusquement atténué par cette vision acariâtre. "On verra demain" se dit-elle.

Le vertige de l'apprentissage
(…) "Si je commence à la plaindre, se dit-il, tout est perdu. Elle ne trouvera plus la force de lutter face à l'adversité. Il faut absolument prétendre que l'apprentissage de toutes ces combinaisons est la chose la plus naturelle au monde. Le jour où Eleni se rendra compte de l'ampleur de la tâche, elle ne pourra plus avancer." (…) Elle se montra beaucoup moins sensible aux manifestations de mauvaise humeur de son entourage et garda une étrange sérénité en toutes circonstances de sorte que Panis fut complètement déstabilisé. Répandre du fiel avait perdu tout intérêt. (…) Ce défaitisme l'amenait à commettre erreur sur erreur. Sa farouche volonté de vaincre avait disparu. (…) Il attribua cette nouvelle attitude à une prise de conscience du danger. (…) L'apprentissage systématique la privait de sa personnalité, qui, dans son originalité, était sa seule chance de gagner.

La mort
(…) avec un pressentiment désagréable, un goût dans la bouche, souvenir ancestral e quelque chose à venir, d'inéluctable.

Stratégie
(…) Il fit le pari de la curiosité de son interlocuteur.


Costa, l'adversaire complice
(…) Cela arrive, des gens transparents, plus souvent qu'on ne le croit, pensa-t-il

Kouros
(…) Il avait préféré passer pour un original solitaire plutôt que de se faire attaquer de front pour ce qu'il était

Stratégie
(…) Elle s'acquittait d'abord de ses tâches ménagères qu'elle ne négligeait jamais, pressentant que le soin qu'elle apportait à ce travail était le dernier rempart contre la colère grandissante de son mari. (…) Elle avait perdu sa spontanéité.

Les autres épouses
(…) "Est-ce qu'elle gagne ?"

Athènes
(…) Elle ne pouvait tout de même pas se rendre à la capitale sans avoir fourni un effort d'élégance. (…) Le vendeur lui avait expliqué, avec cette légère condescendance qu'affichent souvent les initiés vis-à-vis des novices.

Contre-attaque
(…) "Soit tu divorces" (…) Soit tu assumes. Mieux : tu revendiques ! (…) Panis vit arriver les premiers curieux à son garage. Chacun lui demanda des détails supplémentaires qu'il peina à inventer. (…) On attribuait cette concision à la pudeur de celui qui renâcle à se mettre en avant. En revanche, il sut recevoir les félicitations de bonne grâce.

Mauvaise conscience
(…) Son chagrin restait intact, mais sa mauvaise conscience tomba comme un feuille morte, car elle comprit qu'elle avait réalisé le souhait du professeur. (…) "Il aurait été fier de vous" La phrase lui avait échappé spontanément, comme si l'ânerie avait cherché un moyen de sortir malgré lui et y était parvenue.

© 2005, Editions Liana Levi

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