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Le choeur des femmes (Martin Winckler)

Le choeur des femmes (Martin Winckler)

Les morceaux choisis

IVG
(…) elle était mineure … Elle n'avait pas besoin de l'autorisation de ses parents ? – Non. Plus depuis que la loi a changé, en 2001. Il suffit qu'une personne majeure lui serve de référent.
(…) Et puis, il n'y a pas que l'avortement. Ca, c'est la partie visible de l'iceberg, le sommet apparent du malheur dans la vie des femmes.

Croyances et aphorismes
(…) La loyauté d'un soignant va d'abord à ses patients, ensuite seulement à ses confrères.
(…) Ton imaginaire n'est pas aussi riche que la réalité; mais il est souvent plus angoissant.
(…) Tu ne soignes pas des résultats d'analyse, tu soignes des personnes.
(…) Ce qu'une femme ressent est plus important que ce que tu sais. Et ce que tu crois compte beaucoup moins que ce qu'elle ne dit pas.
(…) Il est difficile de ne pas porter de jugement. Tu es un être humain. Mais ça ne t'autorise ni à condamner ni à appliquer des peines.
(…) N'hésite jamais à dire NON quand on t'impose une sale besogne. Si elle est vraiment importante, ton patron doit pouvoir la faire lui-même.
(…) Tout le monde ment. Les patients mentent pour se protéger; les médecins mentent pour garder le pouvoir.
(…) Si vous entendez un bruit de sabot, cherchez des chevaux, pas des zèbres.
(…) Freud "parfois, un cigare est juste un cigare".
(…) Tu n'es pas responsable de ce qu'elles font, tu es responsable de ce que tu leur fais.

Formatage
(…) Je parle de la morgue, de la vanité, de la boursouflure de vous-même qu'on vous a inculquées après vous avoir soigneusement humiliée et culpabilisée. Je parle de la manière dont les patrons à qui vous avez eu affaire vous ont déformée pour vous transformer en robot.
(…) Examiner les patients nus, c'est une convention. Dans les pays nordiques ou anglo-saxons, on n'examine jamais les patients nus, toujours avec une chemise. (…) Faire gagner du temps aux médecins.
(…) C'est parce que tu es souple que tu as été formatée. Tu t'es adaptée à ce qu'on te demandait, tu t'es coulée dans le moule. Mais tu ne t'es pas solidifiée dedans. Tu peux t'adapter à autre chose.

Attitude face à la douleur
(…) Les livres de médecine ne parlent jamais des douleurs provoquées par les gestes des médecins. Et beaucoup de médecins pensent que "si c'est pour le bien des patientes", la douleur est justifiée. Aucune douleur n'est justifiée. Jamais. Et la moindre des choses, pour un soignant, est de tout mettre en œuvre pour ne pas faire mal.
(…) C'est l'attitude face à la douleur qui fait la différence. En France, il a fallu attendre la fin des années quatre-vingt-dix pour qu'un ministre de la Santé suggère de rendre l'enseignement du traitement de la douleur obligatoire dans toutes les facs de médecine françaises. Avant ça, personne n'y avait pensé. Personne ne pensait qu'il était important d'enseigner ça aux étudiants en médecine. Le rôle des médecins, ça n'était pas de soigner ou de prévenir les souffrances. Ca, c'était bon pour les infirmières. Le rôle des médecins, c'était de faire des diagnostics …
(…) A la fin des années soixante-dix. En France. On disait encore des horreurs comme : "Soulager la douleur ça empêche de faire le diagnostic". (…) Les petits enfants ont un cerveau immature, s'ils ne pleuraient pas c'est qu'ils ne souffraient pas. (…) Ajoutez à ça l'idée très archaïque que les grands malades, quelque part, "ont dû le chercher" pour se choper pareille saloperie et que, somme toute, "c'est un peu normal qu'ils dérouillent".
(…) La société française est encore féodale, et le monde médical en est un reflet caricatural.

Entretien
(…) Chaque fois que vous interrompez une patiente, vous l'empêchez de dire ce qui est essentiel pour elle. Chaque fois que vous remettez en question la véracité de ce qu'elle dit, vous la faites douter. (…) Ce n'est pas "faux", c'est ce qu'elle ressent. Son interprétation n'est peut-être pas conforme aux acquis de la science, mais elle lui permet d'appréhender la situation d'une manière intelligible, de ne se laisser gagner par la panique. Notre boulot, ça n'est pas de lui dire que ce qu'elle ressent est "vrai", ou "faux", mais de chercher pour son bénéfice, et avec son aide, ce que ça signifie. Si tu veux que les patientes respectent ton avis, il faut d'abord que tu respectes leur perception des choses …(…) Respecter ça ne veut pas dire adhérer. Ca veut dire : plutôt que perdre son temps dans un bras de fer (j'ai raison, tu as tort), essayons de trouver un terrain commun. Une relation de soin, ce n'est pas un rapport de force.
(…) "Je comprends", ça n'engage à rien, ça permet de faire une pause pour réfléchir, ça permet de gagner un peu de temps et ça permet aussi de laisser entendre qu'on se sent concerné, solidaire.
(…) J'ai des préjugés comme tout le monde. Mais j'essaie de les mettre de côté. Pour ne pas être choqué, justement.
(…) Vous avez des sentiments conflictuels. Ca rend les choses difficiles.
(…) Tout le monde ment parce que tout n'est pas facile à dire.
(…) Il me fait sentir et penser en même temps.
(…) Nos souvenirs sont souvent très différents de la réalité. (…) Nous mémorisons au mieux ce qui est associé au plus près à une émotion. Mais comme le souvenir est stocké avec l'émotion, il se déforme, il "ploie sous l'émotion", en quelque sorte, afin de …"l'épouser et d'entrer dans la mémoire".
(…) Celui qui ne cherche pas la vérité est lâche ou imbécile. Mais celui qui tait sciemment la vérité est un criminel.
(…) Le seul moyen de savoir, c'est de poser la question au premier intéressé.
(…) La digression discursive ne fait pas obstacle à la pensée féminine, c'est un élément consubstantiel, essentiel aux élaborations conceptuelles d'un cerveau féminin notoirement multitâche …
(…) Oublie le secret, souviens-toi du chagrin.
(…) Nous ne sommes pas là pour dire ce qui est normal ou non. Nous sommes là pour accompagner. Si dès qu'une femme obèse entre ici je lui dis :"Ah, ma bonne dame, va falloir perdre du poids", je présuppose que c'est plus important pour elle que ce qu'elle vient me demander. Je mentionne l'obésité si c'est cliniquement pertinent.
(…) Si ça nous faisait autant de mal, à nous, de les voir souffrir, c'est que le silence leur était intolérable. (…) J'ai peut-être commis une erreur, mais les regarder souffrir ainsi sans rien faire, ça m'a semblé voyeur et cruel.
(…) Tu as juste besoin de te rappeler qu'un jour cette femme t'a confié un secret qui la faisait souffrir.

Comportements et motivations profondes
(…) J'ai plus de cinquante ans et j'en ai mis trente à comprendre pourquoi je pratique des avortements, milite pour la contraception et m'intéresse à la santé des femmes. Ce ne sont pas les occasions de faire autre chose qui m'ont manqué, mais c'est ça que je voulais faire : je sentais que c'était ma place. Seulement, il m'a fallu du temps pour comprendre exactement ce qui m'animait. Quand j'avais ton âge, toutes les bonnes raisons que je me donnais – la solidarité avec les femmes, la lutte contre la patriarcat et le sexisme, le désir d'équité et d'égalité entre les sexes face aux médecins – étaient tellement omniprésentes qu'elles me cachaient l'essentiel. (…) Un viatique. Qui ne dit rien de nos motivations profondes. (…) je peux soigner quelqu'un sans connaître son intimité. Sans le contraindre à se déshabiller. Sans l'obliger à révéler des secrets qu'il a lui-même du mal à regarder en face.
(…) Je ne lis pas souvent de romans. Quand les histoires ne sont pas vraies, j'ai le sentiment de perdre mon temps. (…) C'est pour ça que tu t'ennuies en consultation.
(…) Partage ce que tu sais; elles te le rendront au centuple.

Mort
(…) Il arrive un moment où les mourants passent un point de non-retour, où ils ne sont plus concernés par ce qui les entoure. Ca n'a rien à voir avec la douleur ou le repli sur soi, c'est un détachement, qu'on voit chez les personnes qui ne souffrent plus, ni physiquement, ni moralement, mais qui sont en train … de s'éteindre. Parfois, il arrive que, juste avant de franchir cette barrière symbolique, elles se retournent pour dire une dernière chose à leurs proches.

Intersexe
(…) Vous, qui vous sentez-vous être ? (…) Je comprends votre confusion. Vous êtes incertaine. Mais vos … préférences, vos attirances, ne sont pas superposables à votre identité sexuelle.

© P.O.L éditeur, 2009
si l'éditeur le demandait, cette rubrique serait immédiatement supprimée

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