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Le coeur au ventre (Guy Carlier)

Le coeur au ventre (Guy Carlier)

Les morceaux choisis

Le slow avec Boutros
(…) "mais, madame, j'étais là avant vous" avant de se murer dans le silence hautain et méprisant de celles qui ne se laissent pas faire.
(…) Auguste pour moi, clown blanc pour lui (Stéphane Bern), je balançais les horreurs, il faisait semblant de s'offusquer, c'était le jeu.

Le sirop de la rue
(…) La porte claquée, c'est le point d'exclamation du con en colère.

Ce qui ne tue pas
(…) les expériences de Laborit (…) On enferme deux souris dans une cage. On balance à intervalles réguliers, disons tous les quarts d'heure, une violente décharge électrique dans le sol métallique de la cage. Au bout de quelques jours, on constate qu'une des deux souris va devenir agressive envers l'autre et, si l'on poursuit l'expérience, elle finira par tuer sa colocataire. Une fois que la souris agressive se retrouve seule dans la cage, si on continue à envoyer du courant électrique, elle va peu à peu dépérir, perdre ses défenses immunitaires et finira par développer un cancer dont elle mourra. Tu as compris que, en servant d'exutoire à la salope, la souris la plus faible l'empêchait de stresser.

Sept fois dans la bouche
(…) C'était l'été qui suivait le fameux France-Brésil. J'avais treize ans, si j'étais Anna Gavalda, je dirais : "J'avais treize ans, l'âge où l'on ressent pour la première fois un tourment douloureux et délicieux à la fois." Moi je dirai juste : "J'avais treize ans, j'avais très envie."

L'amour, tout le monde s'en branle
(…) similitudes troublantes entre l'onanisme et la boulimie. Le même renoncement à donner de l'amour, à partager. Le même plaisir de mauvaise qualité dans la solitude et la dissimulation. Il n'y a pas plus d'amour dans une masturbation que de gastronomie dans une crise de boulimie.
(…) Tout petit, quand j'ai commencé à me sentir seul, j'ai mangé. Ensuite, j'ai arrêté de manger quand j'ai commencé à me branler, puis j'ai arrêté de me branler quand j'ai commencé à faire l'amour. Quand j'ai compris que je faisais l'amour sans amour, j'ai préféré me branler à nouveau, puis enfin quand je me suis dégoûté tellement que je ne pouvais plus me branler, je n'ai plus fait que manger.

Ecran de veille
(…) Cet écran me protège aussi des néfastes, des nuisibles, des malsains, des fats, des vaniteux, des suffisants insuffisants, des obtus, des "j'ai rien contre les Arabes", des "chez nous on ne divorce pas", des "surtout rentre à l'heure, va pas attraper du mal", de ceux qui gueulent parce qu'on a rayé leur Golf GTI, de ceux qui ne veulent pas prendre le petit déjeuner au lit parce que çà laisse des miettes, de ceux qui trouvent Bigard vulgaire mais qui s'aspergent les aisselles d'Axe, des zones pavillonnaires, des tables basses rustiques avec un crayon-gomme et le programme télé ouvert sur des mots fléchés à moitié remplis, des cadeaux achetés dans les gigastores, des poêles à marrons en cuivre accrochées au mur d'un salon, des samedis à Auchan avec des chariots bloqués par une feuille de salade, des repas de mariage dans des gymnases avec des fillettes endormies tout au bout d'une table, la tête enfouie entre les bras sur une nappe tachée de mousseux tiède, des boîtes de Lexomil au-dessus des frigos, des posters d'Arthus-Bertrand au mur du salon, des sapins désodorisants accrochés au rétroviseur, des dossiers de sièges de voitures en billes de bois, (…), des chansons d'Yves Duteil qui "sentent si bon la France", (…), de tous ces mecs qui, comme dit Guy Bedos, sont prêts à mourir pour la banlieue, mais pas à y vivre, …

La réserve
(…) Ce médecin était une sorte de cyclothymique manipulateur, comme le sont souvent ces hommes de pouvoir, capables de passer de l'attitude la plus odieuse au paternalisme le plus attentionné avec leurs subordonnés et, du coup, ces derniers ont une telle sensation de bonheur qu'ils pardonnent tout à l'Enculé. Du genre : "Oui, c'est vrai, il est dur parfois, mais tellement attachant."
(…) Et, pesée après pesée, on les voit se déshabiller davantage, parce qu'elles veulent maigrir de la même façon qu'elles on
t grossi, c'est-à-dire compulsivement, rapidement, "boulimiquement".
(…) C'est pour ça qu'on grossit, parce que les autres nous abandonnent toujours trop tôt pour ne pas tomber dans les embouteillages.

Sandwichs à toute heure
(…) Je lui donnai mes désastres, mes terres brûlées et mes jachères. (…) L'autre con de Saint-Exupéry s'est cru malin d'écrire cette phrase gravée sur des assiettes de faïence que les blaireaux accrochent au mur de leur salon : "Aimer, ce n'est pas se regarder l'un l'autre, c'est regarder ensemble dans la même direction." (…) Complètement faux. L'amour, c'est regarder l'autre, être attentif et généreux. L'amour c'est le partage (…)

Room-service Riyad
(…) La boulimie est une maladie d'enfant abandonné qui refuse de grandir tant que ses parents ne viendront pas l'aider en lui donnant de l'amour, tu comprends ça ?

Room-service Marbella
(…) Pendant le dîner, je mangeai très peu, comme toujours, ça aussi , c'est une constance de la boulimie, tu ne peux pas imaginer combien de fois, au cours d'un repas, on m'a fait cette réflexion :"Mais vous ne mangez rien!" Ben, non, on ne mange rien … en public, c'est normal, tous les autres sont méchants, on ne va pas prendre du plaisir avec eux, alors on se fait du plaisir tout seul, on s'enferme pour manger, les oiseaux se cachent pour mourir, les boulimiques aussi.

Room-service USA
(…) La boulimie s'accompagne de dommages collatéraux. L'un d'entre eux, et non le moindre, consiste à être submergé de temps à autre par des accès de colère monstrueux. De ces éruptions de violence qui naissent au fond de mes entrailles surgissent des mots de haine éructés au visage des humains qui ont juste le tort d'être là à l'instant où je déborde de souffrance. Dans ces moments-là, il faut que je noie, que je submerge, que j'engloutisse l'autre sous ces torrents de lave brûlante, que je l'ensevelisse complètement, qu'il n'existe plus.

Room-service Salt Lake City
(…) l'histoire des mormons (…) chez ces gens-là, ce fut leur rigueur, leur austérité, leur ascétisme, pas d'alcool, pas d'absentéisme au boulot, bon, d'accord, ,ils avaient un petit peu tendance à être polygames, mais, pour le reste, des hommes sans états d'âme.

Y'a pas que les enfants qui rêvent
(…) le quotidien d'un gros n'est qu'une suite d'humiliations quasi permanentes.

Ecrire, dit-il
(…) très tôt dans ma vie, j'ai eu peur, j'ai eu mal et que, très vite, j'ai calmé ces tourments en bouffant. Mais, très vite, également, j'ai compris deux choses. D'abord que cette boulimie était "anormale", et comme pour un enfant tout ce qui est anormal est "mauvais", je fus convaincu d'être "mauvais".
(…) C'est pour ça que je te hais, Delarue, parce que tu rassures les insignifiants dans leur normalité médiocre, tu rassures tous ceux qui se disent "bon, d'accord, ma vie ne présente aucun intérêt, mais j'ai de la chance, j'aurais pu être anorexique, ou avoir des TOCS."
(…) et là, immédiatement, ma mère de dos, assise en face de lui, qui se retourne vers moi avec son regard résigné qui signifie "tu vois bien que tu es mauvais".

© Plon, 2006

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