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Le village de l'allemand (Boualem Sansal)

Le  village de l'allemand (Boualem Sansal)

Les morceaux choisis

(…) Un temps, j'avais fréquenté la cave de la tour 17 où les frères tenaient mosquée ouverte. On ne se doute pas, on devient accro après trois séances. (…) On ne parle que de ça, la vraie vie, le paradis, la djina comme ils disent, les houris, les compagnons du Prophète, les saints de l'Age d'or, la civilisation de Dieu, la fraternité, puis on se sourit chevaleresquement en se donnant l'accolade des anciens combattants des guerres saintes et en pensant fortement à Jérusalem, El Qods comme ils disent.
(…) Idir, si c'est pour dire des conneries, il vaut mieux te taire. Les parents, ils disent qu'il faut alerter la police, la police dit qu'il faut alerter les juges, les juges disent qu'il faut alerter le gouvernement, le gouvernement dit qu'il faut alerter les maires et les maires tu sais ce qu'ils disent : basta ! (…) Donc, ça revient à nous. (…) Bravo, Bidochon ! On n'alerte personne, ce sera ça de gagné.
(…) Mein Kampf (…) "Tuez un Juif, Dieu vous le rendra", "Un Aryen vaut tous les bons à rien du monde", "Préservez notre sang, gare à la contamination", "Votre voisin est malade, déficient ? Achevez-le". (…) Il a suffi d'un caporal imberbe et grandiloquent, un barbouilleur syphilitique et dépressif, une addition de sentences bien tournées avec un titre viril, Mon combat, et un contexte socio-économique appelant à la jérémiade, à la vindicte, à l'accusation, à la surenchère.
(…) Mon père a agi de lui-même, en toute conscience, et la preuve de cela est que d'autres ont refusé de le faire, ils ont accepté de le payer leur vie ou ont émigré à temps. Une autre preuve, irréfutable comme le jour, est qu'il a conservé ses archives comme des reliques pieuses (…) Quand on ne peut rien contre la machine totalitaire et ses infamies, quand on est pris dans le piège et que l'espoir est fini, il reste ce recours ultime pour se préserver : le suicide.
(…) Mon père a torturé et tué des milliers de pauvres gens qui ne lui ont rien fait et il s'en est sorti. Aujourd'hui je sais ce qu'il a fait mais il est mort, alors je viens me livrer à sa place. Jugez-moi, sauvez-moi, s'il vous plaît."
(…) Foutre un imam au trou c'est comme introduire un détraqué du bidule dans un pensionnat de filles et se tirer une balle dans le pied. En cellule, il te fabrique du kamikaze à la chaîne et par téléphone il te réveille tous les réseaux dormants de France et te les jette dans les rues comme des clous de crevaison.
(…) C'est l'histoire de Galilée, quand, devant un public de prélats pantois, il démontrait par l'expérience que les corps, légers ou lourds, tombent au sol à la même vitesse, donc indépendamment de leur masse. Un adulte est solide mais il avale plus d'air alors qu'un bébé aspire moins d'air mais il est plus sensible. Au final, une chose dans l'autre, ils arrivent à trépas en même temps.
(…) l'impression de s'acquitter de la tâche la plus innocente de l'extermination. Comme dans les pelotons d'exécution, chaque soldat est libre de se persuader d'avoir tiré la fameuse balle à blanc.
(…) L'Algérie. Le pays est fermé comme un coffre et le mobile est le même : plus les gens sont pauvres, racistes et pleins de colère, plus facilement on les dirige. (…) Ce n'est pas avec des gens éclairés qu'on commet des massacres, il faut de la haine, de l'aveuglement et un bon réflexe de démagogie.
(…) En quatre petites années, un million trois cent mille hommes, femmes et enfants, dont quatre-vingt-dix pour cent de juifs, ont été traités dans ses fours, soit une petite moyenne de mille âmes par jour. Ca fait bien un village qui disparaît de la carte, maison par maison, famille par famille, entre l'aube et le crépuscule.
(…) Or aucun savoir, aucune intelligence, aucune sensibilité, aucune imagination ne peut atteindre ce que l'expérience de l'Extermination a gravé dans la tête des déportés et eux, les survivants, n'ont aucun moyen de nous le faire savoir.
(…) "C'est la première fois que quelqu'un me dit pardon."
(…) La différence entre hier et demain c'est le jour d'aujourd'hui, on ne sait pas comment il va finir.
(…) Je n'ai ni amoindri la responsabilité de mon père, qui n'était qu'un infime rouage d'une fantastique machine, ni considéré que cette machine aveugle ait pu fonctionner une seule seconde sans la ferme volonté de chacun des hommes qui la servaient.

© Editions Gallimard, 2008
si l'éditeur le demandait, cette rubrique serait immédiatement supprimée

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